🏛️ Est-ce que le Japon est une démocratie ?

Japon politique

Le Japon est incontestablement un pays dĂ©mocratique, dans ses institutions ainsi que dans son fonctionnement gĂ©nĂ©ral depuis près d’un siècle. Mais est-ce pour autant une dĂ©mocratie, techniquement parlant ? La question revient chaque annĂ©e Ă  l’occasion du 15 septembre, JournĂ©e internationale de la DĂ©mocratie.

Commençons par dire que la politique du Japon est menĂ©e dans un cadre d’une monarchie constitutionnelle parlementaire bicamĂ©rale Ă  parti dominant. Derrière ces termes quelque peu barbares, il faut comprendre que le parti politique qui remporte des Ă©lections nationales va gouverner le pays pendant un mandat.

Aujourd’hui, le Japon est considĂ©rĂ© comme une monarchie constitutionnelle avec un système de droit civil. C’est donc un État dĂ©mocratique prospère dotĂ© d’instructions solides, d’Ă©lections rĂ©gulières et d’une presse libre. On peut alors parler de dĂ©mocratie !

Comment fonctionne la démocratie japonaise ?

Institutions

Diete-Japon-politique

La dĂ©mocratie japonaise fonctionne de façon similaire Ă  celle de la France, pour rĂ©sumer. Nous sommes face Ă  un système de gouvernement hybride. D’une part, on trouve des Ă©lĂ©ments qui reflètent Ă  la fois les modèles amĂ©ricains avec une cour suprĂŞme, une constitution Ă©crite, mais aussi les hĂ©ritages politiques britanniques. En effet, on retrouve un monarque en tant que chef d’État symbolique, et un gouvernement de cabinet.

Ces hĂ©ritages ne sont pas des surprises. Le système dĂ©mocratique et la constitution actuelle dĂ©coulent directement de la dĂ©faite du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale. ImmĂ©diatement après, l’archipel a Ă©tĂ© occupĂ© par les forces amĂ©ricaines, entre 1945 et 1952. La nouvelle constitution, les institutions politiques, ainsi que les nouveaux acteurs ont Ă©tĂ© fortement influencĂ©s par les vainqueurs amĂ©ricains. La contribution japonaise, Ă  l’Ă©poque, avait Ă©tĂ© limitĂ©e.

Illustration de vote politique

La lĂ©gislature nipponne est formĂ©e par des reprĂ©sentants Ă©lus Ă  la Diète nationale. C’est une chambre des conseillers qui forment la chambre haute. Elle est complĂ©tĂ©e par des reprĂ©sentants qui forment la chambre basse. Ce sont des contre-pouvoirs qui peuvent annuler certaines dĂ©cisions administratives et politiques.

De son cĂ´tĂ©, le gouvernement est composĂ© par le parti qui dĂ©tient la majoritĂ© des sièges Ă  la chambre des reprĂ©sentants. Sauf rares exceptions, le chef de ce parti est toujours le Premier ministre du Japon. Il est aussi le chef de l’exĂ©cutif. Enfin, le pouvoir judiciaire est dirigĂ© par une cour suprĂŞme qui a le pouvoir d’interprĂ©ter la constitution. Ce sujet revient rĂ©gulièrement sur la table, notamment en ce qui concerne l’interdiction par la constitution de mettre sur pied une armĂ©e offensive.

Empereur

Empereur du Japon actuel

Le Japon est la dernière dĂ©mocratie au monde Ă  possĂ©der un Empereur encore en activitĂ©. C’est l’une des principales caractĂ©risations de la dĂ©mocratie nipponne. Son rĂ´le est tout Ă  fait unique, puisque c’est un monarque constitutionnel. Il est encore dĂ©criĂ© par certains observateurs comme le souverain d’une nation divine. En revanche, sa nature a Ă©tĂ© largement dĂ©crĂ©dibilisĂ©e suite Ă  l’abdication Ă  la fin de la Seconde Guerre mondiale. Lui qui Ă©tait tout-puissant et idolâtrĂ© par l’ensemble de la population est dĂ©sormais considĂ©rĂ© comme un humain presque comme les autres.

Aujourd’hui, l’empereur n’a plus vraiment de pouvoir. Ce n’est pas lui qui dicte les dĂ©cisions du Japon, que ce soit de la politique intĂ©rieure ou internationale. Il ne rencontre pas rĂ©gulièrement les Premiers ministres comme c’est par exemple le cas de la royautĂ© en Angleterre. Ainsi, on peut estimer que le monarque japonais a davantage un rĂ´le de figuration, de reprĂ©sentation et de symbolisme qu’autre chose.

Famille japonaise qui regarde la television

Cependant, certains dĂ©tracteurs avancent que l’empereur dĂ©tient un pouvoir puissant auprès de la population. Encore aujourd’hui, c’est sans doute l’un des personnages les plus respectĂ©s du pays, surtout auprès des anciennes gĂ©nĂ©rations. Chaque prise de parole est analysĂ©e de près par des dizaines de millions de Nippons. On essaie parfois de dĂ©nicher des prises de position abstraites dans les tournures de phrases.

La dernière marquante a Ă©tĂ© lorsque l’empereur japonais a fait rĂ©fĂ©rence Ă  la guerre et Ă  l’armĂ©e. Beaucoup ont jugĂ© que c’Ă©tait lĂ  une critique contre l’obstination du gouvernement de Shinzo Abe de rĂ©interprĂ©ter l’article interdisant au Japon de possĂ©der une armĂ©e.

Les défis de la démocratie japonaise

Acteurs politiques

diete-japonaise

Le Japon possède tout l’attirail d’une dĂ©mocratie moderne, comme nous venons de le voir ci-dessus. Cependant, on trouve des dĂ©tracteurs internationaux et nationaux. Ces derniers pointent la faiblesse de l’opposition comme un grave dĂ©faut de la dĂ©mocratie nipponne. C’est ainsi que le Parti libĂ©ral-dĂ©mocrate, le PLD, domine outrageusement le gouvernement depuis les annĂ©es 1950. Il a joui d’un pouvoir presque ininterrompu jusqu’Ă  nos jours. Lors des rares cas oĂą il perd des Ă©lections (cela se compte sur les doigts d’une main), cela ne dure que deux ou trois ans, grand maximum.

Dans le mĂŞme temps, on remarque une baisse constante de la participation Ă©lectorale au Japon. C’est ainsi que la participation aux Ă©lections Ă  la chambre des reprĂ©sentants est passĂ©e d’environ 75 % dans les annĂ©es 1950 Ă  seulement 53 % en 2014 ou en 2017. Les chiffres semblent se confirmer pour les scrutins les plus rĂ©cents. Certains considèrent cela comme un signe avant-coureur de la santĂ© du système dĂ©mocratique japonais. Toutefois, force est de constater que c’est un dĂ©fi qui touche Ă©galement la France ou les autres dĂ©mocraties occidentales. La valeur de la participation est de plus en plus dĂ©criĂ©e.

MĂ©dias

Journaux japonais dans un stand de Tokyo Downto

Du cĂ´tĂ© des mĂ©dias et des contre-pouvoirs, le Japon n’est pas vraiment un bon Ă©lève. Nous savons que les journaux, les tĂ©lĂ©visions ainsi que les auteurs indĂ©pendants sont essentiels pour que les Ă©lecteurs aient accès Ă  des informations prĂ©cises sur des questions politiques, Ă©conomiques et sociales. L’exactitude des informations peut ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme Ă©levĂ©e au Japon. Cependant, on observe que lorsqu’un sujet devient d’actualitĂ©, tous les mĂ©dias ne le couvrent pas de la mĂŞme manière. Il y a donc un biais qui est instaurĂ© dans les diffĂ©rents points de vue.

C’est ainsi qu’en quelques annĂ©es, le Japon a chutĂ© dans les classements de libertĂ© de presse. Il se situe aujourd’hui Ă  la 71e place, ce qui est vraiment très bas pour une dĂ©mocratie qui se veut sur le devant de la scène. Ses principaux dĂ©fauts sont le manque de reportage d’investigation persistant et un « système de club » de la presse. Comprenez par lĂ  que certains journaux sont favorisĂ©s pour obtenir des informations et que la couverture mĂ©diatique n’est pas stable. Il y a donc certains journaux qui sont en rattachement avec le pouvoir, ce qui engendre inĂ©luctablement une collusion entre les diffĂ©rents mĂ©dias accessibles.

Discriminations

Main d'un homme avec le drapeau du Japon

Au Japon, on peut affirmer que les droits politiques et les libertés civiles sont généralement bien respectés. Les procédures sont classiques, et les acteurs sont bien connus du grand public : des avocats, des juges, des tribunaux, des cours, etc. Cependant, les discriminations ethniques et fondées sur le sexe sont légion. Elles constituent des défis majeurs pour la survie de la démocratie contemporaine.

Ces dernières annĂ©es, on observe que la discrimination sociale Ă  l’Ă©gard des Ă©trangers et de divers groupes minoritaires a diminuĂ© au fil du temps. Toutefois, elle peut affecter l’accès au logement et Ă  l’emploi, par exemple. Une loi adoptĂ©e en 2016 cherche Ă  Ă©liminer la discrimination Ă  l’encontre des quelque 3 millions de barakumin japonais, ces descendants de parias de l’ère fĂ©odale. La loi oblige dĂ©sormais les gouvernements nationaux et locaux Ă  fournir des conseils, un soutien ainsi qu’une Ă©ducation sur la question. Toutefois, elle ne va pas assez loin : elle ne prĂ©voit aucune sanction pour les actes de discrimination.

Japon colonisation Asie

Dans la mĂŞme veine, les descendants des sujets coloniaux nĂ©s au Japon (et en particulier les Asiatiques comme les CorĂ©ens et les Chinois de souche) sont grandement victimes de discrimination. Une loi de 2016 sur les discours de haine appelle aujourd’hui le gouvernement Ă  prendre des mesures pour Ă©liminer les discours discriminatoires Ă  l’encontre des minoritĂ©s ethniques. Mais lĂ  encore, elle ne prĂ©voit aucune sanction pour les auteurs.

Enfin, les personnes LGBT+ sont systĂ©matiquement confrontĂ©es Ă  la stigmatisation sociale. Dans certains cas, elles sont harcelĂ©es. Aujourd’hui, aucune loi sociale n’interdit la discrimination fondĂ©e sur l’orientation sexuelle ou l’identitĂ© de genre. En 2016, la loi sur le harcèlement sexuel pour les agents publics nationaux a Ă©tĂ© modifiĂ©e. Elle interdit enfin le harcèlement fondĂ© sur l’orientation sexuelle ou l’identitĂ© de genre. Toutefois, on remarque que dans la vie de tous les jours, la discrimination Ă  l’emploi et le harcèlement sexuel Ă  l’Ă©gard des femmes sont monnaie courante.

Histoire de la démocratie nipponne

La restauration de Meiji

L'empereur Meiji, qui a publié une annonce influente sur l'éducation en 1890, pose avec la famille impériale. Wikimedia Commons

Bien que l’on considère que le Japon est une dĂ©mocratie depuis la pĂ©riode d’occupation amĂ©ricaine après la Seconde Guerre mondiale, l’histoire est plus complexe. Le pays a entamĂ© un vaste processus de modernisation dĂ©mocratique Ă  la fin du XIXe siècle. C’est ce que l’on appelle la restauration de Meiji, Ă  partir de 1868. On peut Ă©tendre cette pĂ©riode jusqu’Ă  1912 environ. Le Japon Ă©tait jusqu’alors divisĂ© en domaines fĂ©odaux, avec une autoritĂ© partagĂ©e entre l’empereur et les shoguns, des dictateurs militaires.

Petit Ă  petit, les EuropĂ©ens se sont mis Ă  vouloir coloniser l’Asie. Lorsqu’ils sont arrivĂ©s aux portes du Japon, cela reprĂ©sentait une menace qui a uni un certain nombre de Japonais. Une poignĂ©e d’hommes puissants et Ă©clairĂ©s ont alors commencĂ© Ă  unifier le pays d’un point de vue structurel. Quelques missions ont Ă©tĂ© dĂ©pĂŞchĂ©es Ă  l’Ă©tranger pour apprendre Ă  bâtir une nation moderne. Le Japon s’est mis Ă  dĂ©velopper un Ă©tat standardisĂ©, comme les grandes nations occidentales (France, Allemagne, Angleterre, États-Unis).

La première constitution a ainsi Ă©tĂ© proclamĂ©e dans la foulĂ©e en 1889. C’est de lĂ  que date le premier ministère des Affaires Ă©trangères, ainsi qu’une armĂ©e permanente. Par la suite, d’autres rĂ©formes ont Ă©tĂ© instituĂ©es, ce qui a permis un dĂ©veloppement Ă©clair du Japon. L’intention Ă©tait de crĂ©er une dĂ©mocratie reprĂ©sentative. Elle devait ĂŞtre fondĂ©e sur un sentiment d’identitĂ©, de tradition nationale japonaise et de religion avec le culte shinto.

L'ère militariste

Armee Japonaise 1931

Entre 1912 et 1926, c’est l’empereur Taisho qui est au pouvoir. Il mène plusieurs grandes rĂ©formes qui conduisaient un système de parti fonctionnel avec des Ă©lections. Cependant, les administrations Ă©taient grandement imparfaites. Le suffrage Ă©tait limitĂ©, et l’autoritĂ© centrale mal dĂ©finie. Avec le krach financier de 1929 en provenance des États-Unis, les forces militaires nationalistes ont pris le pouvoir au Japon.

Un nouvel empereur, Hirohito, s’empare du pouvoir. Il devient très vite un instrument des ambitions nationalistes. Par la suite, c’est l’invasion de la Mandchourie, puis de la Chine, et ensuite la Seconde Guerre mondiale. Le Japon essuie une dĂ©faite cuisante, ce qui pousse les vainqueurs Ă  mettre le pied sur l’archipel. Un grand processus de remodelage des valeurs, des institutions et du fonctionnement politique est engagĂ© par les AmĂ©ricains.

Occupation du Japon par lAmerique

La nouvelle constitution est rĂ©digĂ©e par les États-Unis en seulement 10 jours. Elle est aujourd’hui considĂ©rĂ©e comme beaucoup plus libĂ©rale que la constitution amĂ©ricaine, par exemple. Puis, au cours des annĂ©es 1950, on observe l’Ă©mergence d’une polarisation de la politique au Japon. Une gauche et une droite vont s’affronter sur des idĂ©es majeures, telles que l’alliance stratĂ©gique entre le Japon et les États-Unis dans un contexte de guerre froide et de potentielle guerre nuclĂ©aire contre l’Union soviĂ©tique. Il faut dire que la Russie est gĂ©ographiquement considĂ©rĂ©e comme voisine du Japon, tout comme la Chine communiste.

Depuis, la constitution n’a jamais Ă©tĂ© rĂ©visĂ©e. Le Japon est sans cesse embourbĂ© dans un dĂ©bat de souverainetĂ© politique du pays. Le fait de ne pas pouvoir possĂ©der d’armes offensives et d’armĂ©e Ă  proprement parler pousse la droite Ă  essayer de rĂ©Ă©crire certains articles constitutionnels (le 9 est le plus cĂ©lèbre). Pour beaucoup de conservateurs nippons, la constitution a « une saveur occidentale » insoutenable. Toutefois, la gauche considère la constitution inchangĂ©e comme emblĂ©matique de la transformation dĂ©mocratique du pays. Cela constitue pour elle une garantie contre le recul dĂ©mocratique, et surtout un frein aux impulsions conservatrices.

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