Homosexualité et droits LGBT au Japon

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Les Japonais utilisent les termes 同性愛者 dōseiaisha et ホモセクシャル homosekusharu pour qualifier les homosexuels. En dépit d’une nouvelle tendance qui suggère un fort niveau de tolérance, le Japon demeure en retard sur les questions d’orientation sexuelle. Selon l’agence de publicité Dentsu, 8% de la population se considère membre des communautés LGBT. Ces derniers dissimulent bien souvent leur sexualité. L’activité gay n’est cependant pas un crime comme c’est le cas dans certains États africains.

Les rapports sexuels consensuels entre adultes du même sexe sont légaux. Les personnes gay disposent de certaines protections juridiques. Elles se révèlent très limitées dans la pratique, surtout en comparaison d’un couple hétérosexuel. Plusieurs préfectures fixent un âge de consentement plus élevé pour les relations sexuelles entre des individus de même sexe que pour l’équivalent de sexes opposés.

Droits et principes LGBTQ+ au Japon

Principe Situation
Dépénalisation de l’homosexualité ✅ Depuis 1880
Mariage civil ❌ Non
Majorité sexuelle identique à celle des hétérosexuels ✅ Depuis 1880, sauf dans certaines préfectures
Partenariat civil ❌ Non, mais des certificats symboliques sont donnés par certaines localités
Droit pour les gays de servir dans l’armée ✅ Oui
Droit de changer légalement de sexe ✅ Depuis 2003, nécessite une opération
Gestation pour autrui pour les gays ❌ Non
Accès aux fécondations in vitro pour les lesbiennes ❌ Non
Autorisation du don de sang pour les homosexuels ✅ Oui
Adoption conjointe dans les couples de personnes de même sexe ❌ Non
Interdictions des discriminations liées à l'identité de genre ❌ Non
Interdiction des discriminations liées à l'orientation sexuelle ❌ Non
Aucune censure de l'homosexualité ✅ Oui
Interdiction des thérapies de conversion ❌ Non
Reconnaissance du genre non-binaire ❌ Non
Interdiction de la chirurgie de changement de sexe à la naissance pour les enfants intersexués ❌ Non

La sexualité, qu’elle soit hétéro ou homo, est considérée comme une affaire privée au Japon. La société accorde davantage d’importance à l’identité et aux valeurs du groupe qu’à l’expression intime. L’homosexualité est légale au Japon. Les personnes gay, lesbiennes et transgenres peuvent profiter de certaines protections juridiques. Cependant, le mariage n’est pas accessible à tous. Il ne peut avoir lieu « qu’avec le consentement mutuel des deux sexes », selon la Constitution.

Hors du cadre familial, il est inhabituel que des Japonais vous imputent votre homosexualité. Le Japon est un pays très sûr où le risque de vous faire agresser verbalement ou physiquement est quasi inexistant. Les vacanciers homosexuels n’ont donc pas de tracas à se faire. Les grandes villes comme Tokyo ou Osaka (Doyama-cho) comportent des dizaines de bars LGBT-friendly. Le quartier gay de la capitale est 新宿二丁目, Shinjuku ni-chōme depuis les années 1960. Son offre est vaste :

  • 400 bars pour hommes ;
  • 10-20 pour femmes ;
  • des restaurants (dont le Cocoro Café) ;
  • des magasins de location de DVD pornographiques ;
  • des saunas ;
  • des hôtels et love-hotel ;
  • des boites de nuit ;
  • des salons de massage ;
  • des magasins avec des mensuels spécialisés.

La pratique du coming out reste très rare au Japon, surtout en raison de la structure familiale que nous développerons dans la section suivante. Une étude de 2015 estime à 7,7 % le nombre d’adultes LGBT dans l’archipel.

Le Japon est le seul pays du G7 qui ne reconnaît pas les unions de même sexe. Les associations LGBT s’attachent à dynamiser ce front politique pour l’obtention de nouveaux droits juridiques. Plus de 200 municipalités ont pris des mesures pour accorder des alliances entre personnes de même sexe. Un certificat symbolique de concubinage peut être reçu depuis 2015 dans quelques circonscriptions nipponnes (arrondissements de Shibuya, Nakano, Setagaya, capitales des préfectures comme Osaka, Fukuoka, Naha et certaines villes à l’instar de Iga et Takarazuka).

Un tel titre octroie moins de droit qu’un PACS en France ou qu’un mariage civil au Japon. La reconnaissance d’une union homosexuelle confère à un couple l’acquisition de droits fondamentaux. Par exemple, la possibilité de rendre visite à son partenaire quand il est hospitalisé. La faculté de louer une propriété ensemble ou d’avoir accès à des logements gérés par Tokyo. La non-reconnaissance du mariage du même sexe Japon a été annoncée anticonstitutionnelle par le tribunal de Sapporo en 2021. Selon la juge Tomoka Takede, cela contrevient à l’article 14 de la Constitution japonaise qui consacre l’égalité absolue des droits pour tout citoyen.

Le tribunal d’Osaka a rejeté lundi 20 juin 2022 une action en dommages et intérêts affirmant que l’interdiction du mariage homosexuel par le gouvernement était inconstitutionnelle. La décision de l’année passée à Sapporo, qui l’avait reconnu comme une violation du droit de l’égalité, est ainsi complètement bafouée.

Le gouvernement métropolitain de Tokyo a déclaré le 11 mai 2022 qu’il allait admettre les unions de même sexe à partir de novembre. C’est une avancée décisive qui se traduira par des certificats de « partenariat ». La majorité des Japonais est favorable au mariage pour tous depuis une décennie. Certaines grandes entreprises ont choisi d’accorder à leurs salariés gay en couple les mêmes droits que ceux qui sont mariés. Pour autant, le Premier ministre nippon se montre prudent sur d’éventuelles modifications constitutionnelles. Nul doute qu’il faudra patienter plusieurs années pour que le sujet soit définitivement sur la table. Taiwan est le seul pays asiatique qui reconnaît les unions de même sexe.

La préfecture japonaise de Shizuoka a décidé le 26 mai 2022 de supprimer les marqueurs de genre de 233 documents officiels. Les options étaient limitées à « féminin » et « masculin ».  Cela englobe notamment un formulaire permettant aux stagiaires étrangers de postuler pour une formation en japonais !

Les diverses positions entretenues des partis politiques sont pour la plupart conservatrices. Le parti libéral-démocrate, longtemps mené par Shinzo Abe (l’ancien premier ministre japonais), ne se prononce presque jamais en faveur des droits LGBTQ+. Les dérapages sont fréquents : le député Kazuo Yana a affirmé que le fait d’être lesbienne, gay, bisexuel ou transgenre « allait à l’encontre de la préservation de l’espèce » en pleine réunion du parti. La députée Mio Sugita a soutenu que les personnes LGBTQ+ ne doivent pas bénéficier de l’argent des contribuables. Elles seraient incapables d’avoir des enfants et, de facto, non productives. 

Les parties à gauche (Parti de l’Aube) paraissent plus favorables à la démocratisation des orientations sexuelles. Cela se mesure avec les députés présentés. Le parti communiste japonais a complètement métamorphosé son discours par rapport aux années 70. À l’époque, le ton et les paroles étaient ouvertement homophobes.

La première personne transgenre à remporter une élection officielle au Japon est Aya Kamikawa en 2003. Elle est désignée conseillère municipale. Il faudra attendre 14 années pour un équivalent masculin, Tomoya Hosoda. Une poignée de personnalités politiques s’avisent de faire leur coming out comme Kanako Otsuji, députée d’Osaka. Les Marches des fiertés ont débuté en 1994 au Japon.

L'enfermement dans la famille traditionnelle

Le Japon est un pays très conservateur. L’idée de fonder une famille LGBT relève encore de l’utopie en 2022. Les ménages sont emprisonnés dans l’idéologie d’un clan traditionnel codifié. Celle-ci remonte à la constitution de Meiji en 1890. Elle a déterminé le système familial japonais comme une unité de base de la société nipponne. Celle-ci repose sur un dispositif hiérarchisé qui soumet des responsabilités domestiques en fonction du sexe et de l’ancienneté. La cohésion familiale s’établirait ainsi par le prisme d’une mère, d’un père et d’un enfant.

La nouvelle constitution du Japon en 1947, fortement influencée par les États-Unis, ne précisait pas le système familial traditionnel. Dans la pratique, rien n’avait changé. L’outil d’enregistrement des ménages (koseki) se poursuit. L’intégralité des foyers japonais doit déclarer aux autorités locales diverses informations privées concernant les membres de la famille : chef de famille, fils, etc.

Il est requis que chaque membre d’un ménage adopte le même nom de famille. Cela contribue à l’idéologie qu’il s’agit de l’unité de base de la société nipponne. À cela se greffe l’idée d’hétéronormativité contemporaine. Elle contraint les hommes à trouver un emploi et à travailler vigoureusement pour l’entreprise. On attend des salariés masculins qu’ils se marient un jour, qu’ils aient des enfants et qu’ils subviennent aux besoins de leur ménage. Ils se métamorphosent alors en hommes à part entière (ichininmae no otoko).

De son côté, une femme japonaise est supposée se marier, porter et élever des enfants. On espère d’elle qu’elle remplisse le rôle folklorique de la mère nipponne en s’occupant du foyer : éduquer les petits, piloter leur enseignement, opérer les corvées de nettoyage… L’influence confucéenne subsiste : la perpétuation de la famille est estimée comme l’une des facettes les plus importantes des ménages nippons.

La famille traditionnelle japonaise n’est donc pas, par nature, favorable à l’homosexualité. Certains parents exigent que leurs progénitures conduisent une vie hétéronormative en se mariant au plus vite et en ayant des enfants (qui auront des petits-enfants). S’écarter de ce destin tout tracé pourrait altérer le regard des autres (sekentei), grande phobie des Japonais.

L'homophobie dans le Japon contemporain

Les 10 dernières années ont été l’occasion d’observer de réelles avancées dans la perception et la tolérance des citoyens japonais. Cependant, force est de constater que l’homophobie reste systématique au pays du soleil levant. On en distingue deux types :

  • l’homophobie silencieuse (otonashii) : la suppression de ses sentiments intérieurs pour se confondre à une norme socialement acceptée. L’idéologie hétéronormative étant bien sûr dominante dans tous les coins de la société japonaise ;
  • l’homophobie familiale (uchi) : la famille est estimée comme unité de base de la société japonaise. C’est un terrain fertile pour l’expression de convictions homophobes, souvent par crainte de la non-poursuite de la lignée ; ou pour ne pas transformer le ménage en « maison de fous » selon le spécialiste Gorman-Murray. Une étude par Sankei News en 2015 établit que plus de 40 % des parents japonais trouveraient « désagréable » d’apprendre que leur enfant est gay. Entre 10 et 20 % d’entre eux répliqueraient de la même approche s’il s’agissait de leur voisin ou d’un collègue de travail homosexuel.

Une recherche conduite par le World Value Survey entre 2010 et 2014 met en évidence que l’écart générationnel dans les attitudes envers l’homosexualité au Japon est le plus important parmi 57 États développés du monde. On remarque à cet effet que les jeunes Japonais (dans la vingtaine) sont autant, si ce n’est plus, favorables à l’homosexualité que dans certains pays où le mariage est légalisé. Les seniors (plus de 60 ans) se montrent bien moins tolérants.

Les aînés nippons furent éduqués dans une époque qui n’était pas réputée pour son ouverture sociale. Le dictionnaire standard Kōjien définissait l’homosexualité en tant que « désir sexuel anormal » jusqu’en 1991. Elle était traitée comme une « maladie mentale » par la Société japonaise de psychiatrie et de neurologie jusqu’en 1995.

Le site Nippon.com se montre encore plus critique en dénonçant des « préjugés profondément enracinés et la discrimination contre les minorités sexuelles » au Japon. De sérieux problèmes qui sont maquillés sous une acceptation superficielle dans les divertissements populaires. Des étudiants « démasqués » comme gays se sont donnés la mort, par exemple en 2015. Ils avaient subi d’innombrables marginalisations et moqueries, en particulier sur les réseaux sociaux. Le manque de réaction de la part des établissements et des institutions est pointé du doigt.

Comment expliquer une telle hétérogénéité ? Il est indéniable que les nouveaux médias ont influencé l’enfance des jeunes générations. En un sens, ils normalisent les différentes sexualités et orientations sexuelles. Les mangas en sont un bon exemple : les yaoi (relations entre deux hommes) et yaoi (relations entre deux femmes) sont très en vogue au Japon comme en France. D’autres thèmes adultes comme le futanari (représentation d’une femme avec un organe génital masculin, ou hermaphrodite) sont l’objet de fantasmes pour un nombre considérable de personnes.

La double vie

Les Japonais craignent le jugement. Encore plus celui à travers le prisme de leur sexualité. Chacun désire être apprécié pour son travail. Dévoiler une différence dans l’orientation sexuelle pourrait remettre en cause le fragile équilibre d’une relation professionnelle ou familiale. Beaucoup de Japonais se réclamant de la communauté LGBT optent pour ne pas divulguer leur préférence sexuelle. Certains font le choix de se marier avec le sexe opposé.

Une étude publiée en 2020 révèle que moins d’un cinquième (17,6 %) des membres de la communauté LGBT ont décidé de faire leur coming out à leurs collègues de profession. La première inquiétude est le traitement possiblement différent une fois l’aveu fini. Cela suppose une discrimination dans les entreprises. En pratique, ce sont surtout des bavardages et des mauvaises blagues que des sentiments homophobes.

La crainte d’un ostracisme ou d’un isolement social reste bien concrète. Un nombre important de résidents nippons LGBT fait le choix de se comporter comme célibataire. Au pire, on se fera tancer pour ne pas avoir trouvé de compagnon lorsque l’on atteint un âge vénérable. Dans un excellent article du Monde (payant), un père de famille de 40 ans estime que « révéler mon attirance pour les hommes, c’est bousiller ma famille et me créer des problèmes au travail ».

Même les associations LGBT+ ne préconisent pas toujours le coming out. Celui-ci peut générer plus de difficultés que de solutions. Tout le contraire de l’Occident qui le considère comme un cheminement vers la liberté. L’option retenue par bon nombre de Nippons est de vivre en cloisonnant les trois cercles de vie : familial, privé, professionnel.

Le manquement de l'éducation sexuelle

L’éducation sexuelle dans les écoles japonaises est en retard sur la plupart des pays développés du monde. Elle demeure superficielle lorsqu’elle est dispensée. Les représentations du corps humain qui servent à illustrer le changement de morphologie à l’âge adulte sont souvent habillées ! Au-delà de la question du développement du corps, il est nécessaire d’évoquer les relations sexuelles, les droits de diversité et l’égalité des sexes. Le Japon ne le fait pas.

Contrairement à la France, le Japon n’enseigne rien sur les phénomènes biologiques et scientifiques de la reproduction humaine. Les écoliers japonais n’ont aucune notion du rôle des chromosomes dans la détermination du sexe d’un fœtus. Les relations humaines ne sont pas traitées. Encore moins la démarche pour enfiler un préservatif. Bref, rien qui ne permette d’apprendre à se protéger et de comprendre l’autre.

La situation était pourtant différente dans les années 90. L’éducation sexuelle japonaise figurait comme l’une des plus avancées d’Asie. Les politiques étaient poussées par la peur du sida en 1985 (qui stigmatisa les gays comme des vecteurs de transmission). Les collégiens s’instruisaient à cerner les pulsions sexuelles, les bons comportements, les rapports sexuels, les maladies sexuellement transmissibles. La régression s’explique par une campagne conduite en 2003 qui souhaitait en finir avec l’éducation sexuelle.

Les responsables, une poignée de membres de l’assemblée métropolitaine de Tokyo, avait été scandalisée d’apprendre que l’école enseignait la sexualité à des enfants handicapés mentaux. Ce genre d’affaires publiques s’est reproduit à de nombreuses reprises et cela a mené à une refonte des programmes.

La charge de vulgarisation de la sexualité incombe alors aux parents. Ces derniers n’abordent presque jamais le sujet, considéré comme tabou et ultrasecret. Un jeune garçon homosexuel n’osera bien souvent pas se confier à son cercle familial. Il risquerait de déstabiliser l’équilibre et de ne pas être accepté. Beaucoup intériorisent et se cachent dans la solitude.

La surprenante acceptation homosexuelle dans l'histoire japonaise

Les relations homosexuelles ont existé pendant des millénaires au Japon. Les archives attestent de rapports entre deux hommes dès l’Antiquité. Les pratiques homosexuelles étaient qualifiées de différentes façons :

  • 衆道 shudo (abréviation de 若衆道 wakashudō), « la voie de l’éveil du jeune homme » désigne les relations homosexuelles dans les œuvres anciennes.
  • 男色 nanshoku (qui peut être lu danshoku), « couleurs masculines », utilisé pour nommer le sexe entre deux hommes à une époque prémoderne.

Quand religions et homosexualité sont compatibles

Le Japon est un pays qui s’est structuré autour de la religion shintoïste. Celle-ci ne conditionnait pas les adeptes à un code de moralité spécifique. Le sexe était alors estimé comme un phénomène naturel dont il faut profiter, certes avec peu d’inhibition. L’homosexualité n’était pas réprouvée. C’est ainsi que l’on identifie d’innombrables références littéraires qui mentionnent l’amour homosexuel. Cependant, rien n’est explicite, tout est subtil.

Le très célèbre roman Le Dit du Genji en est une bonne illustration. Il a été écrit au début du XIe siècle. On constate que les hommes sont souvent émus par le charme des plus néophytes. Une scène détaille le rejet d’une femme au profit d’un jeune amant.

Les journaux intimes rédigés pendant l’ère 平安時代 Heian (794-1185) sont plus évidents. Les pratiques homosexuelles sont explicitées. Les empereurs sont même impliqués dans certains actes gay avec « des beaux garçons retenus à des fins sexuelles ».

Le bouddhisme, second courant religieux japonais, a été le théâtre de nombreuses relations pédérastes homosexuelles. Les scènes se déroulaient dans un monastère bouddhiste. Il s’agissait d’une liaison structurée par âge où le partenaire le plus jeune nommé 稚児 chigo n’était pas encore estimé comme un adulte. Le plus âgé était un prêtre, un abbé ou un moine qui faisait office de 念者 nenja (amant, admirateur).

L’affaire devait être menée dignement et avec sérieux. Le nenja pouvait formuler un vœu de fidélité. Les moines bouddhistes japonais étaient considérés comme particulièrement amateurs de prostitués masculins (陰間, kagema) en dehors des monastères.

Samouraï

La caste des samouraïs, les guerriers japonais, a par la suite développé une liaison similaire. Il s’agit aussi d’une association d’un nenja plus âgé et d’un chigo plus jeune. Si le garçon était consentant, l’homme était autorisé à le prendre comme amant jusqu’à ce qu’il atteigne la majorité. Cela adoptait la forme d’un contrat de fraternité exclusif : les deux personnes étaient contraintes de se jurer de n’avoir aucun autre compagnon masculin.

L’activité sexuelle avec une femme n’était pas prohibée. Lorsque le garçon atteint sa majorité, la relation devait se terminer. Idéalement, elle se transforme en une « amitié à vie ». Chacun est alors libre de partir à la recherche d’un nouvel amant.

L'homosexualité exhibée dans l'art nippon

Les représentations de l’homosexualité sont nombreuses dans les ouvrages littéraires ainsi que dans les estampes.

  • le poète Ihara Saikaku crée un personnage principal bisexuel dans son Kōshoku Ichidai Otoko ;
  • l’écrivain Jippensha Ikku met en scène une relation gay ;
  • l’auteur Ueda Akinari développe un moine bouddhiste homosexuel dans Ugetsu Monogatari ;
  • les artistes Hokusai ou Hiroshige documentent de tels amours dans des estampes érotiques 春画, shunga « images du printemps ».

L’homosexualité au Japon n’écartait pas systématiquement l’hétérosexualité. Les représentations dans les estampes érotiques exposent régulièrement des images de jeunes femmes rattachées à des travestis masculins et de jeunes adolescents homosexuels. On considérait les demoiselles attirées à la fois par l’homosexualité et le travestissement. Il semble que l’inverse soit tout aussi vrai.

Il y avait donc, dans les faits, un grand nombre de personnes bisexuelles au sens moderne de la terminologie. Les hommes strictement homosexuels sont parfois désignés 女嫌い, onna-girai, littéralement les « haïsseurs de femmes ». Le terme est néanmoins galvaudé, car il porte la connotation d’un dégoût non dissimulé des femmes, dans tous les contextes sociaux. Cela ne relève pas de la simple préférence pour des partenaires sexuels masculins.

Modernisation du Japon

La restauration de Meiji équivaut à une période de modernisation du Japon. Le pays du soleil levant veut paraître civilisé aux yeux de l’Occident. On remarque dès lors une animosité croissante envers les pratiques homosexuelles. Elles ont cependant continué, parfois sous de nouvelles formes. La caste des samouraïs est devenue l’expression dominante de l’homosexualité durant cette époque.

La tolérance a graduellement décliné. Le code judiciaire 鶏姦 keikan de 1873 criminalisait les comportements homosexuels et surtout la sodomie. Le domaine de la sexologie était en plein essor. Il était très critique à l’égard de l’homosexualité en se calquant sur les doctrines occidentales.

Les sexologues japonais ont alors soutenu que des hommes s’engageant dans une relation homosexuelle adopteraient toujours des particularités féminines. Ils développeraient même une personnalité psychique caractéristique d’une femme. Plus invraisemblable encore, ils ont affirmé que l’homosexualité allait dégénérer en androgynie : le corps s’apparenterait progressivement à celui d’une femme (timbre de la voix, texture des cheveux, composition musculaire, croissance des poils, mammaire…).

Finalement, les unions homosexuelles seront dépénalisées rapidement, en 1880. Un code pénal façonné sur le code napoléonien entre en vigueur. La plupart des préfectures nipponnes reconnaissent que la majorité sexuelle est identique, que l’on soit homosexuel ou hétérosexuel.

La transidentité

La Diète (parlement japonais) a promulgué en 2003 la première loi traitant de la dysphorie de genre. Une personne peut changer légalement de genre sur le livret de famille (koseki) en remplissant diverses modalités jugées humiliantes par la World Professional Association for Transgender Health (WPATH) :

  • un avis médical délivré par au moins deux médecins diagnostiquant une dysphorie de genre ;
  • l’obligation d’être opéré et stérilisé ;
  • l’interdiction de se marier ;
  • l’interdiction d’avoir un enfant mineur (qui sera amendée par une loi de 2008).

Les conditions honteuses que nous avons citées ci-dessus posent de nombreux dilemmes aux personnes qui s’identifient comme d’un genre différent du sexe qui leur est attribué à la naissance. La loi définit la transidentité comme un individu forcément opéré. De quoi accroître le sentiment d’isolement et d’illégitimité qui accable des milliers d’êtres humains au Japon.

Une enquête pilotée par Katsuki Harima, le directeur de la clinique Harima dresse un constat effrayant : plus de 60% des personnes transgenres interrogées ont pensé au suicide. Environ 10 % d’entre elles sont déjà passées à l’acte.

Une étude de l’Université de Waseda en 2019 mentionne que 65% des personnes transgenres ont éprouvé des difficultés à l’embauche liée à leur dysphorie du genre. Le monde du divertissement est plus inclusif. On trouve des individus transgenres parmi les hôtesses femmes des bars huppés de Ginza !

La vie quotidienne n’est pas de tout repos, au travail, à l’école ou en milieu familial. On est contraint de se conformer aux codes vestimentaires, définis en fonction du genre inscrit sur le livret de famille. Une personne qui naît femme doit revêtir un tailleur lors d’un entretien. Il en va de même pour les toilettes.

Les grandes villes sont considérées comme des refuges par ces personnes marginalisées. Les réseaux sociaux permettent des rassemblements et des mouvements d’entraide (comme Stonewall Japan). Sont notamment mentionnées les entreprises qui adoptent une politique d’inclusion de la diversité, les recours juridiques ou des recommandations en matière de santé.

Face à l’inaction alarmante du gouvernement japonais, les firmes ont décidé de prendre les devants. Des modalités spécialisées sont embrassées pour encourager la différence et le bien-être des employés. Beaucoup font le choix de promouvoir des événements à l’instar de la Tokyo Rainbow Pride. Certaines interdisent les discriminations envers les personnes se rattachant à la communauté LGBT comme Kirin Holdings.

Un nombre croissant de personnalités dévoilent leur transidentité :

  • Tomoya Hosoda, élu au conseil municipal d’Iruma en 2017 ;
  • Toshimi Tanio, présentatrice du programme News Zero ;
  • Genking, actrice et modèle ;
  • Ai Haruna, chanteuse du concours Miss International Queen.

Plus de 950 individus ont réalisé une demande pour réviser leur État civil en 2019. Leur chiffre ne cesse de grimper au fil des années (97 en 2004, 800 en 2014…). Le total cumulatif englobe 9625 personnes en 2019 et dépasse sans surprise les 10 000 en 2022. Depuis 2014, entre 800 et 1000 âmes se lancent annuellement dans les démarches.

Les rencontres LGBT

Faire des rencontres LGBT au Japon relève du même déroulement qu’en Occident. Les applications Internet de « match » comme Tinder, Grindr ou 9monsters sont les plus célèbres. On rencontre facilement des partenaires, qu’ils soient éphémères ou non. Il existe de nombreuses applications de réunion dédiées aux lesbiennes comme HER, LMap et LBT Chat.

Les démonstrations publiques d’affection sont impopulaires au Japon. Cela s’étend à la fois aux couples homosexuels et hétérosexuels. Il n’est cependant pas rare de voir deux femmes se tenir la main en pleine rue. Le Japon incarne une formidable destination pour des voyageurs LGBTQ+. Il s’agit d’un pays sûr avec une majorité d’habitants favorables aux différentes orientations sexuelles.

Il est tout à fait possible de faire des rencontres amicales avec des personnes hétérosexuelles. Beaucoup de Japonais ne réagiront pas (négativement ou positivement) si un couple homosexuel se présente à eux. Ils considéreront plutôt que cela ne les regarde pas. La courtoisie est de mise. Les mentalités nipponnes soutiennent plusieurs mouvements faisant fi des genres : cosplay, mode unisexe, métrosexualité… Les nombreux médias contemporains en font régulièrement l’éloge public.

Les grandes villes (Tokyo et Osaka en tête) sont les plus développées en matière d’inclusion. Des dizaines de bars LGBT friendly sont éparpillés dans les quartiers où se regroupent ces communautés de genre. Pour autant, il subsiste certains interdits : les love-hotels refoulent presque toujours les couples de même sexe.

L’arrière-pays japonais est certes moins au fait des différentes orientations sexuelles, mais il n’est pas non plus à bannir pour des visiteurs LGBT. Les Japonais sont traditionnellement accueillants et ouverts aux minorités. Des dizaines de blogs tenus par des ménages gay comme onceuponajrny en sont les meilleurs exemples : il est tout à fait possible de faire du stop dans les campagnes nipponnes, réaliser des rencontres à tous les âges et ne jamais se sentir persécuté.

Voici les principaux événements LGBT célébrés au Japon :

  • レインボー・リール東京 Rainbow Reel Tokyo, chaque année en juillet depuis 1992 ;
  • レインボーフェスタ Kansai Rainbow Festa, chaque année en octobre depuis 2006 ;
    東京レインボープライド Tokyo Rainbow Pride, chaque année en avril ou mai depuis 2012 ;
  • 九州レインボープライド Kyushu Rainbow Pride, chaque année en novembre depuis 2014 ;
  • さっぽろレインボープライド Sapporo Rainbow Pride, chaque année en septembre depuis 2017.

Vocabulaire LGBT

Voici un lexique non exhaustif des principaux termes employés dans les communautés LGBT au Japon. Nous indiquons le mot en français, le romaji (lecture du japonais en lettres latines), les kanji (idéogrammes japonais) ou les kana (syllabaires japonais, utiles pour les mots d’origines étrangères).

Français Romaji Japonais
Homosexuel homo ホモ
Gay gei ゲイ
Hétérosexuel nonke ノンケ
Amour homosexuel (romantique et/ou sexuel) dousei ai 同性愛
Lesbiennes 'bian ビアン
Lesbiennes rezubian レズビアン
Abréviation de l'anglais "sexual minority" = LGBTQ+ sekumai セクマイ
Mariage entre personnes de même sexe dousei kon 同性婚
Une femme lesbienne masculine, un travesti ou un homme trans onabe おなべ
Un homme gay efféminé, un travesti ou une femme trans okama おかま
Bisexuel bisekusharu バイセクシャル
Bi bi バイ
Transgenre toransujenda トランスジェンダー
Trans' toransu トランス
Transgenre (terme plus médical) seidoitsuseishogai 性同一性障害
Femme à homme (s'identifie comme homme, né femme) efu tsu emu FTM
Homme à femme (s'identifie comme femme, né homme) emu tsu efu MTF
Queer qia クィア
Genderqueer ekusu jenda X ジェンダー
Intersexe intasekusu インターセックス
Androgyne chusei 中性
Asexuel asekushuaru アセクシュアル
Asexuel museiai 無性愛
Cacher son orientation sexuelle kuroozetto クローゼット
Coming out kamingu auto カミングアウト
Toute chirurgie liée au transgenre kouji 工事
Crossdressing iseisou 異性装
Crossdressing homme-femme josou 女装
Crossdressing femme-homme dansou 男装
Travesti masculin josoko 女装子
Travesti féminin dansouko 男装子
Orientation sexuelle seiteki shikou 性的指向
Dysphorie de genre seibetsu iwa 性別違和
Transition de genre seibetsu ikou 性別移行
Hermaphrodite futanari 二成
Discrimination sabetsu 差別
Sexisme seisabetsu 性差別
Transphobie toransufobia トランスフォビア
Gay Pride gei puraido ゲイ・プライド
LGBTQ+ Pride LGBTQ+ puraido LGBTQ+プライド