Suicide au Japon : chiffres 2025, causes, culture et prévention

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© Depositphotos

Le Japon a enregistré 19 188 suicides en 2025, le chiffre le plus bas depuis le début des statistiques de la police en 1978. C’est presque deux fois moins qu’au pic de 2003 (34 427 morts). Pourtant, le suicide au Japon (自殺, jisatsu) reste un enjeu de santé publique majeur : le taux du pays est le plus élevé du G7, et le nombre d’écoliers, de collégiens et de lycéens qui se donnent la mort bat des records depuis deux ans.

Dans ce dossier, nous rassemblons les chiffres officiels japonais les plus récents (Agence nationale de la police, ministère de la Santé, livre blanc publié le 23 octobre 2026), les grandes enquêtes menées au Japon, les causes identifiées et les politiques de prévention. Nous revenons aussi sur les idées reçues : seppuku, kamikazes, « forêt des suicides ».

Si vous traversez une période difficile ou avez des pensées suicidaires, vous n’êtes pas seul. Des personnes formées peuvent vous écouter, gratuitement et en toute confidentialité :

  • En France : 3114, le numéro national de prévention du suicide, 24 h/24 et 7 j/7.
  • Au Japon : #いのちSOS, 0120-061-338 (gratuit, 24 h/24, en japonais) ou TELL Lifeline, 0800-300-8355 (gratuit, en anglais).
  • En cas d’urgence : 119 (secours) ou 110 (police) au Japon, 15 ou 112 en France.

Tous les numéros utiles sont détaillés en fin d’article.

Sommaire

Combien de suicides au Japon en 2025 ?

Façade du bâtiment central n° 2 du gouvernement japonais, à Kasumigaseki (Tokyo)
Le bâtiment central n° 2 du gouvernement, à Kasumigaseki (Tokyo), qui abrite notamment l’Agence nationale de la police, chargée des statistiques sur le suicide. Photo © Pakutaso

Selon le rapport annuel publié le 27 mars 2026 par le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales (厚生労働省, MHLW) et l’Agence nationale de la police (警察庁, NPA), 19 188 personnes se sont donné la mort au Japon en 2025, soit 1 132 de moins qu’en 2024. Pour la première fois depuis 1978, le total passe sous la barre des 20 000. Le taux tombe à 15,6 suicides pour 100 000 habitants, contre 27,0 en 2003.

  • 13 176 hommes et 6 012 femmes : les hommes représentent 69 % des morts, et leur taux (22,0 pour 100 000) est plus du double de celui des femmes (9,5).
  • Les 50-59 ans sont la tranche d’âge la plus touchée en nombre (3 743 morts), devant les 40-49 ans (2 968).
  • Seuls les 19 ans et moins sont en hausse : 830 morts, soit 30 de plus qu’en 2024. Toutes les autres tranches d’âge reculent.
  • 9 833 personnes sans emploi (dont 4 959 retraités ou bénéficiaires d’allocations), 7 875 actifs et 1 082 élèves ou étudiants.

Ces chiffres sont repris dans le livre blanc 2026 sur la lutte contre le suicide (令和8年版自殺対策白書), adopté en Conseil des ministres le 23 octobre 2026. Il marque les vingt ans de la loi fondamentale de 2006 qui a fait du suicide un problème de société, et non plus une affaire purement individuelle.

L’évolution du suicide au Japon depuis 1978

De la fin des années 1970 au milieu des années 1990, le Japon compte entre 20 000 et 25 000 suicides par an. En 1998, le nombre bondit de 34,7 % en un an, de 24 391 à 32 863. Le livre blanc de 2007 relie cette hausse brutale à la crise financière asiatique : faillites de petites entreprises, licenciements, chômage record pour le Japon de l’époque. Les hommes de 40 à 60 ans sont alors les premiers touchés.

Le pays reste ensuite quatorze années de suite au-dessus de 30 000 suicides (1998-2011), avec un pic de 34 427 morts en 2003. La baisse s’amorce en 2010 et se poursuit jusqu’à 20 169 morts en 2019. La pandémie de Covid-19 provoque une légère remontée entre 2020 et 2023, portée surtout par les femmes (+935 en 2020) et les jeunes, avant une nouvelle baisse en 2024 et 2025.

Suicide au Japon
Taux de suicide au Japon depuis 1978
Morts par suicide pour 100 000 habitants
16,9Japon, en 2023−0,6 %
12,7France
0102030
Voir les données en tableau
LibelléJaponFrance
197817,516,7
197917,918,2
198017,518,8
198117,019,1
198217,420,4
198320,921,3
198420,221,5
198519,322,1
198621,122,0
198719,521,3
198818,620,2
198917,120,2
199016,319,6
199116,019,7
199216,819,8
199316,420,8
199416,720,3
199517,119,9
199617,618,9
199718,618,6
199825,117,5
199924,817,0
200023,817,8
200123,117,1
200223,517,2
200325,217,5
200423,717,3
200523,917,0
200623,416,4
200724,115,9
200823,616,1
200924,016,3
201023,116,0
201122,616,0
201220,714,9
201320,514,6
201419,213,4
201518,213,5
201616,512,6
201716,112,3
201815,813,0
201915,312,8
202016,013,0
202116,212,9
202217,013,2
202316,912,7
JaponFranceSource : OCDE, statistiques de mortalité (OMS) · taux bruts 1978-2023

Surprise de la comparaison : de 1979 à 1996, le taux de suicide était plus élevé en France qu’au Japon, avec un pic français à 22,1 pour 100 000 habitants en 1985. Les deux pays se croisent en 1997, puis la crise de 1998 propulse le Japon loin devant. Depuis 2010, les deux courbes baissent, mais l’écart reste d’environ 4 points. Ces taux bruts, calculés de la même façon pour les deux pays par l’OCDE à partir des certificats de décès, diffèrent légèrement des chiffres de la police japonaise cités plus haut.

Hommes, femmes et âges

Depuis le début des statistiques, environ sept suicides sur dix concernent des hommes. Le livre blanc 2026 montre que la forte baisse depuis 2003 vient d’abord des hommes d’âge mûr : le taux de suicide des hommes de 40 à 60 ans, très élevé après 1998, est retombé à un niveau proche de celui des autres âges. Les hommes actifs vivant en famille et les hommes au chômage sont les groupes qui ont le plus contribué à la baisse, en même temps que reculaient les motifs économiques.

D’autres groupes ne suivent pas ce mouvement. Le livre blanc cite les élèves et étudiants, les actifs qui vivent seuls, les retraités qui vivent seuls et les femmes actives vivant en famille. Le taux de suicide des 19 ans et moins (garçons et filles) et celui des femmes de 20 à 29 ans augmentent ces dernières années. Le taux de suicide des femmes japonaises (10,7 pour 100 000 en 2023) est d’ailleurs le plus élevé du G7, loin devant la France (6,1). Pour mieux comprendre leur situation, lisez notre dossier sur la place des femmes au Japon.

Les jeunes, une hausse qui inquiète

Salle de classe japonaise vide après les cours, pupitres en bois éclairés par les fenêtres
Une salle de classe japonaise après les cours. Photo © Pakutaso

C’est le point noir des statistiques japonaises. En 2025, 538 écoliers, collégiens et lycéens se sont donné la mort : 10 élèves de primaire, 172 collégiens et 356 lycéens. C’est le chiffre le plus élevé depuis le début de ce suivi en 1980, et le deuxième record d’affilée. Les collégiens battent leur record pour la troisième année de suite. En comptant les étudiants, 1 082 élèves et étudiants sont morts par suicide en 2025.

Suicide des jeunes au Japon
Suicides d'écoliers, collégiens et lycéens au Japon
Nombre d'élèves morts par suicide chaque année
538élèves en 2025, un record
+1,7%par rapport à 2024
+54%par rapport à 2015
538en 2025+1,7 %
0200400600
Voir les données en tableau
LibelléValeur
2015349
2016320
2017357
2018369
2019399
2020499
2021473
2022514
2023513
2024529
2025538
Source : Agence nationale de la police et ministère de la Santé (MHLW) · données 2015-2025

La comparaison internationale du livre blanc est frappante. Le Japon est le seul pays du G7 où le suicide est la première cause de mort chez les 10-19 ans (772 morts en 2023, soit 7,8 pour 100 000). Chez les 20-29 ans, c’est aussi la première cause de mort, comme en Allemagne, avec un taux de 21,6 pour 100 000, le plus élevé des sept pays. En France, le suicide arrive en deuxième position chez les jeunes, derrière les accidents.

Quand un motif est connu, les problèmes scolaires arrivent en tête chez les élèves (251 cas en 2025) : résultats scolaires (58), inquiétudes sur l’orientation (55), conflits avec les camarades (53), examens d’entrée (28) et harcèlement (16). Viennent ensuite la santé, physique ou psychique (174), et la famille (147). Les études menées au Japon montrent aussi un pic de suicides chez les mineurs autour du 1er septembre, jour de la rentrée après les vacances d’été : chaque fin août, des associations, des bibliothèques et la chaîne publique NHK multiplient les messages pour dire aux élèves qu’ils ne sont pas obligés de retourner en classe s’ils vont mal.

Pour répondre à cette hausse, le gouvernement a confié en 2023 la lutte contre le suicide des enfants à la nouvelle Agence de l’enfance et de la famille (こども家庭庁), qui a lancé un plan d’urgence la même année. La loi fondamentale a été révisée en juin 2025 pour inscrire la prévention du suicide des enfants dans ses principes. Depuis avril 2026, les collectivités peuvent créer des conseils dédiés qui réunissent écoles, services sociaux et soignants. Les écoles japonaises enseignent aussi aux élèves à demander de l’aide (SOSの出し方に関する教育, « apprendre à lancer un SOS »).

Les causes du suicide au Japon

Pour chaque suicide, la police japonaise peut retenir jusqu’à quatre motifs, lorsqu’ils sont établis par une lettre, un témoignage ou un dossier. En 2025, au moins un motif a été identifié pour 17 178 des 19 188 personnes. Comme le rappelle le ministère, un suicide résulte presque toujours de plusieurs difficultés qui s’enchaînent.

Suicide au Japon
Les motifs identifiés des suicides en 2025
Nombre de cas, jusqu'à quatre motifs par personne
  1. Santé11 355
  2. Difficultés économiques5 387
  3. Famille4 201
  4. Travail2 390
  5. Autres1 764
  6. Couple et relations875
  7. École524
Voir les données en tableau
LibelléValeur
Santé11 355
Difficultés économiques5 387
Famille4 201
Travail2 390
Autres1 764
Couple et relations875
École524
Source : Agence nationale de la police et ministère de la Santé (MHLW) · données 2025
  • La santé arrive très loin devant, avec 11 355 cas. Il s’agit surtout de dépression et d’autres troubles psychiques, mais aussi de maladies physiques. Pour en savoir plus, lisez notre article Le Japon est-il un pays de déprimés ?
  • Les difficultés économiques (dettes, pauvreté, perte de revenus) concernent 5 387 cas. C’est l’un des rares motifs en hausse en 2025 (+295).
  • La famille (conflits, deuil, aide à un proche malade) représente 4 201 cas.
  • Le travail pèse dans 2 390 cas, un sujet très sensible au Japon.

Le travail, le karōshi et le harcèlement

Tours de bureaux de Tokyo aux fenêtres encore allumées en pleine nuit
Des bureaux encore allumés en pleine nuit à Tokyo, symbole des longues heures de travail. Photo © Pakutaso

Le Japon a donné au monde le mot karōshi (過労死, la mort par excès de travail) et son équivalent pour le suicide, karō jisatsu (過労自殺). Le ministère de la Santé publie chaque année les cas reconnus comme accidents du travail. Pour l’exercice 2025 (avril 2025 à mars 2026), 1 082 troubles psychiques ont été reconnus d’origine professionnelle, un record pour la septième année de suite, dont 76 suicides ou tentatives de suicide. La première cause reconnue est le harcèlement moral par un supérieur (パワハラ, pawahara), avec 222 cas, devant le harcèlement par les clients (カスハラ, kasuhara), en forte hausse.

L’affaire Dentsu, du nom de la grande agence de publicité où une jeune employée s’est donné la mort fin 2015 après des mois d’heures supplémentaires, a profondément marqué le pays. Elle a accéléré la réforme du travail de 2018, qui plafonne pour la première fois les heures supplémentaires (45 heures par mois et 360 heures par an en règle générale).

La solitude et l’isolement

Façade d'un grand immeuble d'habitation japonais (danchi) aux balcons alignés
Un danchi, grand ensemble d’habitation japonais : les personnes âgées vivant seules y sont de plus en plus nombreuses. Photo © Pakutaso

Le Japon est l’un des rares pays à avoir nommé un ministre chargé de la solitude, en février 2021, en pleine pandémie. Une loi sur la lutte contre la solitude et l’isolement (孤独・孤立対策推進法) est entrée en vigueur en avril 2024. Selon l’enquête nationale du Cabinet du Premier ministre menée en 2024 auprès de plus de 10 000 personnes, 39,3 % des Japonais se sentent seuls au moins de temps en temps, dont 4,3 % « souvent ou tout le temps ». Ce sentiment est le plus fort chez les 20-39 ans.

Cet isolement touche aussi les personnes âgées vivant seules, de plus en plus nombreuses avec le vieillissement de la population japonaise. Il nourrit d’autres phénomènes de société comme les « évaporés » (jōhatsu), ces personnes qui disparaissent volontairement en coupant tout lien avec leur entourage.

Ce que disent les enquêtes et sondages

Les chiffres de la police ne disent pas tout. Plusieurs grandes enquêtes japonaises mesurent la détresse de la population.

  • Un adulte sur quatre : dans la première enquête de la Nippon Foundation (日本財団) sur le suicide, en 2016, 25,4 % des Japonais adultes déclaraient avoir déjà sérieusement pensé à mettre fin à leurs jours.
  • Près d’un jeune sur deux : la cinquième enquête de la même fondation, menée fin 2022 auprès de 14 819 jeunes de 18 à 29 ans, montre que 44,8 % ont déjà eu des pensées de mort (希死念慮). Parmi eux, 56,6 % n’en ont parlé à personne, et les personnes rencontrées sur les réseaux sociaux étaient plus souvent leurs confidents que les services publics. Les jeunes harcelés, victimes de violences sexuelles ou en difficulté avec leurs études y sont nettement plus exposés.
  • Une jeunesse peu optimiste : dans une enquête internationale de la Nippon Foundation réalisée en février 2022 auprès de jeunes de 17 à 19 ans, seuls 27 % des jeunes Japonais pensaient pouvoir changer la société par leurs actions, contre plus de 50 % dans chacun des autres pays interrogés.
  • La solitude : 39,3 % des Japonais de 16 ans et plus se sentent seuls au moins de temps en temps (enquête du Cabinet du Premier ministre, 2024).

Le Japon dans le monde : comparaison avec la France et le G7

Contrairement à une idée répandue, le Japon n’a pas le taux de suicide le plus élevé du monde. Dans le classement de l’OCDE, il arrive troisième derrière la Corée du Sud et la Lituanie. En revanche, il reste le pays du G7 où l’on se suicide le plus, selon les données de l’Organisation mondiale de la santé compilées par le gouvernement japonais.

Comparaison internationale
Le taux de suicide dans les pays du G7
Morts par suicide pour 100 000 habitants
  1. Japon17,4
  2. États-Unis14,7
  3. France12,7
  4. Allemagne11,1
  5. Canada9,3
  6. Royaume-Uni9,3
  7. Italie6,5
Voir les données en tableau
LibelléValeur
Japon17,4
États-Unis14,7
France12,7
Allemagne11,1
Canada9,3
Royaume-Uni9,3
Italie6,5
Source : OMS, livre blanc japonais sur le suicide 2026 · dernière année disponible, 2020 à 2024

L’écart avec la France est réel, mais moins spectaculaire que la réputation du Japon le laisse penser : 17,4 suicides pour 100 000 habitants au Japon contre 12,7 en France (données 2023). Chez les hommes, la différence est même faible (24,4 contre 19,7). C’est chez les femmes que le Japon se distingue vraiment, avec un taux presque deux fois plus élevé qu’en France (10,7 contre 6,1). Et alors que le taux japonais dépassait 25 pour 100 000 au début des années 2000, il a fortement baissé depuis.

Une « culture du suicide » au Japon ?

Le suicide occupe une place particulière dans l’imaginaire japonais, de la littérature au théâtre. Mais cette image, très répandue en Occident, explique mal la réalité des chiffres.

Le seppuku et l’héritage des samouraïs

Samouraï en armure tenant son sabre, photographie de Felice Beato vers 1860
Un samouraï en armure photographié par Felice Beato vers 1860. Photo du domaine public, © Wikimedia Commons

Le seppuku (切腹), appelé vulgairement hara-kiri en Occident, était un suicide rituel réservé à la classe des samouraïs. Il permettait de laver un déshonneur, d’éviter la capture ou d’exécuter une condamnation à mort de façon « honorable ». Il a été aboli comme peine en 1873, au début de l’ère Meiji, et il est devenu extrêmement rare au XXe siècle. Il reste pourtant un motif récurrent de la littérature, du théâtre kabuki et du cinéma japonais.

Les kamikazes de la guerre du Pacifique

Le mot kamikaze (神風) signifie « vent divin » : il désigne d’abord les typhons qui auraient repoussé les invasions mongoles au XIIIe siècle. Pendant la guerre du Pacifique, il a été repris pour les unités d’attaque spéciale (特別攻撃隊, tokubetsu kōgekitai, ou tokkōtai), dont les pilotes devaient précipiter leur avion sur les navires alliés. À court d’avions, de carburant et de pilotes expérimentés, l’état-major a envoyé des milliers de jeunes hommes, souvent à peine sortis de l’adolescence. Certains étaient volontaires, beaucoup ont subi une forte pression de leur hiérarchie.

Jeunes pilotes de la 72e escadrille Shinbu posant avec un chiot le 26 mai 1945
Jeunes pilotes de la 72e escadrille Shinbu, le 26 mai 1945, la veille de leur mission. Le plus jeune avait 17 ans. Photo du domaine public, © Wikimedia Commons

En Occident, le terme désigne aujourd’hui l’auteur d’un attentat-suicide ou, plus familièrement, une personne qui prend des risques inconsidérés. Au Japon, le mot kamikaze n’est presque jamais employé dans ces sens-là.

Honte, responsabilité et absence d’interdit religieux

Le japonais a un mot pour le suicide destiné à assumer une faute : inseki jisatsu (引責自殺). L’idée que mettre fin à ses jours peut être une façon de « prendre ses responsabilités » a longtemps été présente dans les médias et chez certains responsables politiques. Par ailleurs, ni le shintoïsme ni le bouddhisme ne condamnent le suicide comme un péché, à la différence de la tradition chrétienne qui a façonné les sociétés occidentales.

Ces éléments culturels ne suffisent pourtant pas à expliquer les chiffres. Si la « culture » était la cause principale, le nombre de suicides n’aurait pas bondi de 35 % en une seule année en 1998, avec la crise économique, et il n’aurait pas presque diminué de moitié depuis 2003. Les données officielles montrent que les grandes causes sont les mêmes qu’ailleurs : la maladie, en particulier la dépression, les dettes, la solitude et la pression au travail ou à l’école. Les spécialistes japonais insistent aujourd’hui sur cette idée : un suicide n’est pas un choix d’honneur, mais le plus souvent l’aboutissement de difficultés qui auraient pu être prises en charge.

Aokigahara, la « forêt des suicides »

Lorsque l’on évoque le suicide au Japon, le nom de la forêt d’Aokigahara (青木ヶ原) revient très vite. Située au pied du mont Fuji, dans la préfecture de Yamanashi, elle est aussi appelée Jukai (樹海), « la mer d’arbres ». Elle a poussé sur une coulée de lave de l’éruption de 864, ce qui explique son sol rocailleux, ses racines à nu et son épais tapis de mousse. Elle fait partie du parc national Fuji-Hakone-Izu et se visite par des sentiers balisés, notamment pour ses grottes de glace et de vent.

Sous-bois moussu de la forêt d'Aokigahara (Jukai), au pied du mont Fuji
La forêt d’Aokigahara, aussi appelée Jukai, « la mer d’arbres ». Photo Jordy Meow, licence CC BY-SA 3.0, © Wikimedia Commons

Sa sombre réputation remonte au roman Nami no tō (波の塔) de Seichō Matsumoto, publié en 1959, puis à la couverture médiatique des décennies suivantes. Aujourd’hui, la préfecture et les communes voisines organisent des patrouilles, forment des agents d’accueil à repérer les personnes en détresse et ont installé à l’entrée des sentiers des panneaux qui invitent à penser à ses proches et à demander de l’aide, avec des numéros d’écoute.

Fin 2017, le youtubeur américain Logan Paul avait filmé le corps d’une personne dans la forêt et publié la vidéo. Le tollé mondial a conduit YouTube à suspendre une partie de ses revenus publicitaires. Cette affaire illustre pourquoi l’Organisation mondiale de la santé recommande aux médias de ne pas mettre en avant les lieux associés au suicide : une telle publicité peut mettre en danger des personnes fragiles.

Comment le Japon lutte contre le suicide

Le bâtiment de la Diète nationale du Japon (Kokkai gijidō) à Tokyo, vu depuis l'allée principale
La Diète nationale à Tokyo, où la loi fondamentale de lutte contre le suicide a été votée en 2006. Photo © Pakutaso

Jusqu’aux années 2000, le suicide était considéré au Japon comme un problème personnel. Le choc des 30 000 morts par an, la mobilisation d’enfants ayant perdu un parent par suicide et d’associations ont changé la donne.

  • 2006, la loi fondamentale (自殺対策基本法) : le suicide devient officiellement un problème de société que l’État et les collectivités doivent combattre. Un grand plan national (自殺総合対策大綱) suit en 2007.
  • 2016, des plans locaux obligatoires : la loi révisée impose à chaque préfecture et à chaque commune d’adopter son propre plan de prévention.
  • 2017, un objectif chiffré : faire baisser le taux de suicide d’au moins 30 % entre 2015 et 2026, pour atteindre 13,0 pour 100 000 habitants. Avec 15,6 en 2025, cet objectif ne sera pas atteint.
  • 2018, l’écoute sur les réseaux sociaux : après l’affaire de Zama (2017), où un homme avait attiré et tué des personnes qui avaient exprimé des idées suicidaires en ligne, le ministère finance des consultations par messagerie (LINE, chat).
  • 2020, un centre national : le Centre de promotion de la prévention du suicide (いのち支える自殺対策推進センター, JSCP) coordonne la recherche et aide les collectivités.
  • 2022, le quatrième plan national : il cible en priorité les enfants, les jeunes et les femmes, et fait le lien avec la lutte contre la solitude.
  • 2025-2026, la priorité aux enfants : révision de la loi en juin 2025, pleinement en vigueur depuis avril 2026.

Sur le terrain, le Japon forme des milliers de « gardiens » (ゲートキーパー, gatekeepers) : employés municipaux, enseignants, personnels de santé ou simples volontaires qui apprennent à repérer les signes de détresse, à écouter et à orienter vers une aide. Cette approche, évaluée par les études scientifiques, s’appuie sur une idée simple : parler du suicide avec une personne en détresse ne la pousse pas à passer à l’acte, cela peut au contraire la sauver. Chaque année, le mois de mars est consacré à la prévention du suicide (自殺対策強化月間), tout comme la semaine du 10 au 16 septembre (自殺予防週間).

Numéros d’aide au Japon et en France

Si vous êtes en détresse, ou si vous vous inquiétez pour un proche, parlez-en. Ces lignes sont gratuites ou à faible coût, et l’appel reste confidentiel.

Au Japon

  • #いのちSOS (Inochi SOS) : 0120-061-338, gratuit, 24 h/24 et 365 jours par an, en japonais.
  • よりそいホットライン (Yorisoi Hotline) : 0120-279-338, gratuit, 24 h/24 ; un menu vocal permet d’être orienté vers une aide en langue étrangère.
  • いのちの電話 (Inochi no denwa) : 0120-783-556, gratuit, tous les jours de 16 h à 21 h, et le 10 de chaque mois de 8 h au lendemain 8 h ; ou 0570-783-556 (payant), de 10 h à 22 h.
  • 24時間子供SOSダイヤル (ligne SOS pour les enfants) : 0120-0-78310, gratuit, 24 h/24, pour les enfants et les adolescents.
  • TELL Lifeline, en anglais : 0800-300-8355, gratuit, du samedi 9 h au lundi 23 h sans interruption, du mardi au jeudi de 9 h à 23 h et le vendredi de 9 h à 2 h ; un chat est aussi ouvert tous les jours à partir de 16 h sur telljp.com.
  • Urgences : 119 (ambulance, pompiers) et 110 (police).

La liste complète des lignes d’écoute, y compris les consultations par messagerie, se trouve sur le site du ministère de la Santé まもろうよ こころ.

En France

  • 3114 : numéro national de prévention du suicide, gratuit, 24 h/24 et 7 j/7, pour les personnes en détresse comme pour leurs proches.
  • SOS Amitié : 09 72 39 40 50, 24 h/24.
  • Fil Santé Jeunes : 0 800 235 236, gratuit et anonyme, pour les 12-25 ans.
  • Urgences : 15 (SAMU) ou 112.
Lire aussiNuméros importants et d’urgence au Japon

Questions fréquentes

Combien de personnes se suicident chaque année au Japon ?

En 2025, 19 188 personnes se sont donné la mort au Japon, soit 15,6 pour 100 000 habitants. C’est le chiffre le plus bas depuis 1978 et la première fois qu’il passe sous les 20 000. Au pic de 2003, le pays comptait 34 427 suicides.

Le Japon a-t-il le taux de suicide le plus élevé du monde ?

Non. Dans le classement de l’OCDE, la Corée du Sud et la Lituanie le devancent, et plusieurs pays d’Europe de l’Est ou d’Afrique ont des taux supérieurs selon l’OMS. En revanche, le Japon a le taux le plus élevé du G7 (17,4 pour 100 000 en 2023), devant les États-Unis et la France.

Pourquoi les hommes se suicident-ils plus que les femmes au Japon ?

Près de sept suicides sur dix concernent des hommes. Comme dans la plupart des pays, ils demandent moins souvent de l’aide et sont plus exposés aux difficultés économiques et professionnelles. Les femmes japonaises ont toutefois un taux de suicide presque deux fois plus élevé que les Françaises.

Le suicide augmente-t-il chez les jeunes Japonais ?

Oui. Alors que le total baisse, 538 écoliers, collégiens et lycéens sont morts par suicide en 2025, un record depuis 1980. Le suicide est la première cause de mort chez les 10-29 ans au Japon, le seul pays du G7 dans ce cas pour les 10-19 ans.

Quelles sont les principales causes de suicide au Japon ?

D’après la police japonaise, les problèmes de santé (surtout la dépression) arrivent très loin devant, suivis des difficultés économiques, des problèmes familiaux et du travail. Un suicide a presque toujours plusieurs causes qui s’additionnent.

Sources

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