La restauration de Meiji : la construction d’un état japonais moderne

Promulgation de la Constitution de Meiji par Toyohara Chikanobu.
Promulgation de la Constitution de Meiji par Toyohara Chikanobu.

La Restauration de Meiji est une révolution politique de 1868 qui a conduit à la disparition définitive du shogunat Tokugawa (gouvernement militaire). Elle marque la fin de la période Edo et permet, au moins de manière officielle, de rendre le contrôle du pays au pouvoir impérial direct de Mutsuhito (l’empereur Meiji).

Plus largement, la restauration Meiji de 1868 a été assimilée à une ère de changements politiques, économiques et sociaux majeurs. Intitulée période Meiji (1868-1912), elle a conduit à la modernisation et à l’occidentalisation du pays.

En 1868, lorsque l’empereur Meiji est rétabli à la tête du Japon, le pays du soleil levant est militairement faible. Son activité est essentiellement agricole et son développement technologique est faible. Le pays était contrôlé par des centaines de seigneurs féodaux semi-indépendants.

Par ailleurs, les puissances occidentales, à savoir l’Europe et les États-Unis, avaient forcé le Japon à signer des traités qui restreignaient son contrôle sur son propre commerce extérieur.

Les occidentaux comme catalyseurs

Après avoir réussi à s’industrialiser, les grandes puissances mondiales ont commencé, au XIXe siècle, à étendre leur influence en Asie en quête de nouveaux marchés. C’est ainsi que des bateaux étrangers ont fait leur apparition dans les mers entourant le Japon. De temps en temps, ils s’approchaient des côtes dans le but d’établir des liens commerciaux. Pour autant, le shogunat Tokugawa, au pouvoir depuis le début du XVIIe siècle, rejetait toutes ces sollicitations.

Par la suite, en 1853, le commodore Matthew Perry de l’US Navy, qui commandait l’escadron des Indes orientales, se présente avec une flotte de « navires noirs » et exige l’ouverture du pays. En 1854, les dirigeants du shogunat, ne voyant aucune autre option, acceptent le traité de paix et d’amitié entre le Japon et les États-Unis, qui ouvre les ports de Shimoda et de Hakodate aux navires américains. Des arrangements similaires sont bientôt conclus avec la Grande-Bretagne, la Russie et les Pays-Bas.

Conscientes de l’avance des États-Unis et d’autres pays en matière de technologie militaire, les élites politiques japonaises se sentaient (à juste titre) menacées par l’impérialisme occidental. La puissante Chine Qing avait déjà été terrassée par la Grande-Bretagne quatorze ans plus tôt, lors de la première guerre de l’opium, et allait bientôt perdre la deuxième guerre de l’opium.

Le Japon ne pouvait pas modifier les droits de douane, qui avaient été fixés à un niveau extrêmement bas. Les exportations successives de grandes quantités de soie brute et de thé ont donc entraîné des pénuries dans le pays et une flambée des prix. Inversement, les importations de tissus bon marché ont pesé sur les revenus des producteurs de coton japonais et de l’industrie textile.

Pour éviter de subir le même sort que la Chine, une partie de l’élite japonaise cherche à refermer les frontières de l’influence extérieure, tandis que les plus prévoyants envisagent de moderniser le pays. Ils considèrent qu’il est important d’avoir un empereur fort au centre de l’organisation politique du Japon pour promouvoir la puissance nippone et résister à l’impérialisme occidental.

L'empereur Meiji se déplaçant de Kyoto à Tokyo à la fin de 1868, dessin d'un officier de la marine française publié dans Le Monde
L'empereur Meiji se déplaçant de Kyoto à Tokyo à la fin de 1868, dessin d'un officier de la marine française publié dans Le Monde

La "restauration" de Meiji

Le processus de restauration lui-même a consisté en un coup d’État dans l’ancienne capitale impériale de Kyōto, le 3 janvier 1868. Ses auteurs annoncèrent l’éviction de Tokugawa Yoshinobu (le dernier shogun), qui, à la fin de 1867, n’était plus réellement au pouvoir. En réponse, le jeune empereur Meiji fut proclamé souverain du Japon. Le jeune Yoshinobu déclencha une brève guerre civile qui se termina par sa reddition aux forces impériales en juin 1869.

Mais alors, qui étaient les leaders, les chefs de file de cette restauration ? La plupart étaient de jeunes samouraïs issus de domaines féodaux (hans) historiquement hostiles à l’autorité des Tokugawa, notamment Chōshū, à l’extrême ouest de Honshu, et Satsuma, au sud de Kyushu. La motivation majeure de ces hommes était les problèmes intérieurs croissants et la menace de pressions étrangères.

L’empereur quitta Kyoto pour Edo en 1868 et la ville devint la capitale officielle (rebaptisée par la suite Tokyo, « ville orientale »). La gouvernance au jour le jour était néanmoins assurée par un groupe restreint de conseillers, des hommes de qualité issus des clans du sud, Satsuma et Choshu, qui avaient joué un rôle important dans la restauration de Meiji.

Parmi les premières mesures prises par le nouveau régime politique figure la mise en œuvre du serment de la Charte, considéré comme la première constitution moderne du pays. Elle comprenait cinq principes de base progressistes à respecter :

  1. Des assemblées délibérantes seront largement établies et toutes les questions seront décidées par des discussions ouvertes.
  2. Toutes les classes, hautes et basses, seront unies pour mener à bien l’administration des affaires de l’État.
  3. Les gens du peuple, tout comme les fonctionnaires civils et militaires, seront tous autorisés à poursuivre leur propre vocation afin qu’il n’y ait pas de mécontentement.
  4. Les mauvaises coutumes du passé doivent être abandonnées et tout doit être basé sur les justes lois de la nature.
  5. La connaissance sera recherchée dans le monde entier afin de renforcer les bases de la domination impériale.
Préambule de la Constitution

L'influence étrangère pendant l'ère Meiji

Il faut accorder une attention particulière au cinquième point ci-dessus. Il a en effet ouvert la voie à l’adoption par le Japon des connaissances technologiques et industrielles supérieures des puissances occidentales. Paradoxalement, alors que le mouvement « expulser les barbares, révérer l’empereur » a contribué de manière significative à la fin du règne des Tokugawa (période connue sous le nom de bakumatsu), cette constitution a clairement mis fin à la politique isolationniste du pays.

Bien que les changements aient été effectués au nom de l’empereur et de la défense nationale, les pertes de privilèges ont provoqué du ressentiment et une rébellion. En 1872, quand les principaux dirigeants sont partis voyager en Europe et aux États-Unis pour étudier les méthodes occidentales, des groupes conservateurs ont soutenu que le Japon devait répondre au refus de la Corée de réviser un traité vieux de plusieurs siècles par une invasion.

Mais rapidement, les nouveaux dirigeants sont revenus d’Europe et ont réinstauré leur contrôle, affirmant que le Japon devait se concentrer sur sa propre modernisation et ne pas s’engager dans de telles aventures à l’étranger.

Tout au long des vingt années qui suivirent, à savoir les décennies 1870 et 1880, la priorité resta la réforme intérieure visant à modifier les institutions sociales et économiques du Japon en s’inspirant du modèle fourni par les puissantes nations occidentales.

La rébellion de Satsuma en 1877 marque le dernier souffle pour les samouraïs conservateurs et autres rônins. Le Japon en profita pour reconstruire une armée moderne, formée aux techniques d’infanterie européennes et armée de fusils occidentaux récents. Le système militaire est calqué sur le système français, la marine sur la flotte britannique. Des conseillers étrangers très bien payés vinrent au Japon pour dispenser des cours sur des sujets aussi variés que l’agriculture, la médecine, l’ingénierie et l’éducation.

L'arsenal de Tokyo Koishikawa a été créé en 1871. (Source : Wikipédia)
L'arsenal de Tokyo Koishikawa a été créé en 1871. (Source : Wikipédia)

Un nouveau mode de vie

L’abolition du féodalisme a entraîné de profonds changements sociaux et politiques. Plusieurs millions de personnes étaient soudainement autorisées à choisir leur profession et à se déplacer sans restrictions. En fournissant un nouvel environnement de sécurité politique et financière, le Gouvernement a favorisé les investissements dans les nouvelles industries et technologies.

À cet égard, les pouvoirs publics ont ouvert la voie en construisant des lignes ferroviaires et maritimes, des systèmes télégraphiques et téléphoniques, trois chantiers navals, dix mines, cinq usines de munitions et cinquante-trois industries de consommation (sucre, verre, textiles, ciment, produits chimiques et autres produits importants).

Mais tout cela était très cher et pesait sur les finances publiques. C’est pourquoi, en 1880, le gouvernement a décidé de vendre la plupart de ces industries à des investisseurs privés, tout en encourageant cette activité par des subventions et d’autres incitations.

Parmi les samouraïs et les marchands qui ont construit ces industries, certains ont créé de grands conglomérats d’entreprises appelés zaibatsu, qui contrôlent une grande partie du secteur industriel moderne du Japon.

Les « quatre grands » zaibatsu (四大財閥, yondai zaibatsu), par ordre chronologique de fondation, Sumitomo, Mitsui, Mitsubishi et Yasuda étaient les groupes de zaibatsu les plus importants. Deux de ces groupes, Sumitomo et Mitsui, ont leurs racines dans la période Edo, tandis que Mitsubishi et Yasuda font remonter leurs origines à la restauration Meiji.

Siège de Mitsubishi, à Marunouchi en 1920, peu après l'ère Meiji. Source : Wikipédia
Siège de Mitsubishi, à Marunouchi en 1920, peu après l'ère Meiji. Source : Wikipédia

Des progrès sociaux

Les avancées étaient non seulement industrielles, mais aussi sociales. La hiérarchie du shinokosho a été démantelée et les samouraïs, les fermiers, les artisans et les marchands ont tous reçu le statut de « roturier ».

  • La scolarité est rendue obligatoire et, au début du siècle, les taux de fréquentation dépassent ceux de toutes les nations occidentales. Cette main d’œuvre éduquée servira au Japon tout au long du XXe siècle.
  • La conscription nationale de 1873 représente pour les samouraïs le dernier clou de leur cercueil : ils ne sont plus les seuls à avoir le droit de porter des armes.
  • La même année, la Réforme de l’impôt foncier voit le remplacement des domaines des daimyo par les préfectures et l’instauration du droit à la propriété privée.

Un ambitieux programme consistant à envoyer des hommes d’État et des étudiants prometteurs ou privilégiés à l’étranger pour y étudier dans l’espoir qu’ils reviennent et transmettent leurs connaissances aux autres a été mis en place. Entre 1871 et 1873, des hommes d’État, des universitaires et des étudiants de premier plan se sont rendus aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans plusieurs pays d’Europe continentale, avant de rentrer au Japon en passant par l’Égypte, Ceylan et Singapour, entre autres.

Exposition industrielle de Tokyo en 1907. Source : Wikipédia
Exposition industrielle de Tokyo en 1907. Source : Wikipédia

Un Japon expansionniste

Le Japon a déclenché une guerre contre la Chine en 1894 pour défendre ses intérêts en Corée, que la Chine revendiquait comme un État vassal. En remportant la guerre, le Japon a pris le contrôle de la Corée et a fait de Taïwan une colonie. Cette victoire soudaine et décisive du Japon sur la Chine a surpris le monde entier et a inquiété certaines puissances européennes.

Les Français, avec leur colonie en Indochine (aujourd’hui le Vietnam, le Laos et le Cambodge), étaient présents dans le sud de la Chine. De leur côté, les Britanniques ont également revendiqué des droits particuliers dans le sud de la Chine, près de Hong Kong, et plus tard dans toute la vallée du Yangtze.

En une semaine, la France, la Russie et l’Allemagne s’unissent pour faire pression sur le Japon afin que celui-ci abandonne ses droits sur la péninsule de Liaotung. Toutes ces nations ont ensuite commencé à forcer la Chine à leur céder des ports, des bases navales et des droits économiques spéciaux, la Russie s’emparant de la même péninsule de Liaotung que le Japon avait été contraint de restituer.

À partir de 1904, lorsque les Russes menacent à nouveau de prendre le contrôle de la Corée, les Japonais sont beaucoup plus forts. Le pays déclare la guerre à la Russie et, en utilisant toutes ses forces, triomphe en 1905 grâce à une attaque navale surprise à Port Arthur, qui permet au Japon de contrôler la mer de Chine. Ce faisant, le Japon assure sa domination sur la Corée et s’impose comme une puissance coloniale en Asie de l’Est.

À la demande de la Grande-Bretagne, le Japon s’engage dans la Première Guerre mondiale en août 1914, en occupant des territoires allemands en Chine (dont Shanghai et Tsingtao). Encouragé par son nouveau statut de puissance mondiale, le Japon fait pression pour obtenir une reconnaissance et l’égalité sur l’échiquier mondial des Nations. Leur tentative fure rejeté par les États-Unis et la Grande-Bretagne.

Une photographie de 1868 montrant les troupes japonaises de Tokugawa Bakufu en train d'être formées par la Mission militaire française au Japon. Source : Wikipédia
Une photographie de 1868 montrant les troupes japonaises de Tokugawa Bakufu en train d'être formées par la Mission militaire française au Japon. Source : Wikipédia

Un bilan globalement positif

Les objectifs de la restauration Meiji ont été largement atteints au début du XXe siècle. Le Japon était en bonne voie pour devenir un pays industrialisé moderne.

En 1894, les traités inégaux qui avaient accordé aux puissances étrangères des privilèges judiciaires et économiques par le biais de l’extraterritorialité ont été révisés et, avec l’Alliance anglo-japonaise de 1902 et sa victoire dans deux guerres (contre la Chine en 1894-95 et la Russie en 1904-05), le Japon a gagné le respect du monde occidental, apparaissant pour la première fois sur la scène internationale comme une grande puissance mondiale.

Si elle n’est pas reconnue comme telle, la puissance nippone était une réalité. La disparition de l’empereur Meiji en 1912 marquera la fin de cette période, bien que plusieurs des dirigeants importants de Meiji aient poursuivi leur action en tant que genro dans le nouveau régime (1912-26) de l’empereur Taishō.

Sources : Britannica.com, japanistry.com, afe.easia.columbia.edu, thoughtco.com, Wikipédia #1, Wikipédia #2, Wikipédia #3

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