Le 22 octobre 2026, Shigeru Miyamoto, le créateur de Super Mario, de The Legend of Zelda et de Pikmin, a été désigné lauréat de l’Ordre de la Culture (文化勲章, bunka kunshō), la plus haute distinction culturelle du Japon. Lors de la conférence de presse organisée le jour même au siège de Nintendo, à Kyoto, une question a fait réagir le monde entier : que pense Shigeru Miyamoto de l’IA générative ? Sa réponse, nuancée et loin des discours alarmistes, mérite d’être lue en entier. Voici ce qu’il a dit, mot pour mot, et ce qu’il faut en retenir.
L’essentiel en quelques points :
- Quand : le 22 octobre 2026, devant une cinquantaine de journalistes réunis chez Nintendo à Kyoto.
- Pourquoi : sa nomination à l’Ordre de la Culture, une première pour un créateur de jeux vidéo.
- Son idée centrale : il faut distinguer « créer » (作る) et « exécuter des tâches » (作業する). L’IA peut prendre en charge la seconde, pas la première.
- Son avertissement : le vrai danger est de se satisfaire du travail accompli et de croire, à tort, avoir créé quelque chose de bon.
- Son ton : plutôt optimiste. Pour lui, l’IA est l’occasion de se demander sérieusement ce que veut dire « créer ».
Une conférence historique pour le jeu vidéo
L’Ordre de la Culture récompense chaque année une poignée de personnalités pour leur contribution à la culture japonaise. Il est remis par l’Empereur au palais impérial le 3 novembre, jour de la Culture au Japon. Jamais un créateur de jeux vidéo n’avait reçu cette distinction. Shigeru Miyamoto, aujourd’hui représentant et fellow de Nintendo, avait déjà été le premier du secteur à être nommé Personne de mérite culturel (文化功労者) en 2019.
Face aux journalistes, il est revenu sur ses débuts chez Nintendo en 1977, la naissance de Donkey Kong et de Super Mario Bros., les films et les parcs à thème. Puis est venue la question attendue : à l’heure où l’IA générative abaisse la barrière pour créer, quelle place reste-t-il au talent humain dans le jeu vidéo ?
Les outils changent, le vrai talent se révèle

Shigeru Miyamoto a d’abord répondu en designer, ce qu’il est de formation (il est diplômé en design industriel de l’université des beaux-arts de Kanazawa). Il a rappelé qu’à son époque, savoir tracer de belles lettres à la main pour une affiche suffisait presque pour être appelé « designer ». Puis la machine à écrire a laissé place au traitement de texte, et l’ordinateur s’est mis à fournir les textes, les images et les polices.
Selon lui, c’est précisément quand la technique devient automatique que le vrai talent apparaît : le sens de la mise en page, la capacité personnelle de chacun à concevoir. Il en a tiré une conclusion très directe :
« Quand les outils changent, ce genre de chose arrive sans cesse. Et c’est exactement ce qui se passe aujourd’hui avec l’IA. »
道具が変わるとそういうことがどんどん起こる。いま、まさにAIでそういうことが起こっている。
Autrement dit, l’IA générative n’est pas une rupture totale à ses yeux, mais une nouvelle étape d’une longue histoire : chaque fois qu’un outil prend en charge la technique, on découvre qui sait vraiment créer.
« Créer » ou « exécuter » : la distinction clé de Miyamoto
Le cœur de sa réponse tient dans une distinction que l’on applique, dit-il, depuis toujours chez Nintendo :
« Nous faisons toujours la différence entre « créer quelque chose » et « exécuter des tâches ». Quand on veut créer quelque chose, on commence par bâtir une grande structure, on se donne une direction. Tout ce qui vient ensuite, c’est de l’exécution : boucher les trous, peaufiner les finitions. Et le problème, c’est que ce travail-là est agréable. »
僕らはいつも、「ものを作る」ということと「作業する」ということを分けています。何かを作ろうと思うと大きな構成をしますよね。何かに向かって進もうとする。そこから先は作業なんですよね。空いている穴を埋めるとか、きれいに仕上げるとか。やっかいなことに、作業って楽しいんですよ。
Créer, pour Miyamoto, c’est donc poser l’intention, la structure et la direction d’une œuvre. Le reste, aussi indispensable soit-il, relève de l’exécution. Et c’est cette partie-là que l’IA sait de mieux en mieux faire.
Le vrai danger selon lui : se satisfaire du travail
Plutôt que de s’inquiéter de l’IA elle-même, Shigeru Miyamoto pointe un piège bien humain, qu’il dit lui-même redouter :
« Ce qui fait peur, c’est de se satisfaire de ce travail et de croire, à tort, qu’on a fait quelque chose de plutôt bien. »
でも、怖いのは、その作業に満足してしまって、「けっこういいものができた」と勘違いしている自分なんですよ。
L’avertissement vaut pour tous les créateurs, y compris ceux qui utilisent l’IA : passer des heures à peaufiner donne l’impression de créer, sans garantir que l’œuvre ait une vraie idée derrière elle. Il a d’ailleurs glissé que les journalistes présents dans la salle devaient bien connaître cette sensation.
Pourquoi Miyamoto voit l’IA comme une opportunité

De cette distinction découle sa conclusion, étonnamment positive :
« En ce sens, plus l’IA se chargera de toutes sortes de tâches, plus ce sera l’occasion pour chacun de réfléchir sérieusement à ce que veut vraiment dire « créer ». Et je trouve ça vraiment très bien. »
そういう意味では、AIがいろいろな作業をしてくれるようになればなるほど、「本当に作るとは何なのか」をみんなが真摯に考える機会になるのは、大いにいいなと思います。
Il a ajouté que les créations faites uniquement de copies ont toujours existé, mais qu’elles ne restent pas. Ce qui dure, selon lui, c’est l’œuvre d’une personne qui a une intention et qui se fait aider par l’ordinateur pour le travail d’exécution. Et de conclure :
« On ne sait pas jusqu’où l’IA va évoluer. Peut-être qu’un jour elle fera tout. Mais je pense qu’il nous reste encore beaucoup de choses à faire. »
AIがどこまで進化するか、すべてをやってくれるようになるかもしれませんけど、まだまだ我々がやれることは残っているなと思います。
« Tout le monde peut faire des jeux » : une bonne nouvelle pour Miyamoto

Une seconde question évoquait le potentiel de l’IA générative pour l’interactivité et l’avenir du lien entre les gens et le jeu vidéo. Miyamoto y a répondu de façon plus large, en parlant des outils de développement et de la frontière de plus en plus floue entre le jeu et les autres usages interactifs. Il a rappelé que des amateurs peuvent désormais créer des jeux, y compris sur des machines comme la Switch, puis il a eu cette phrase :
« C’est une époque où l’on peut faire des jeux sans être game designer. Si l’on donne au mot « jeu » un sens large, je pense que l’époque où tout le monde peut faire des jeux est arrivée. J’ai toujours pensé que l’idéal était que ces frontières disparaissent, alors je trouve que nous vivons une très belle époque. »
ゲームデザイナーでなくてもゲームを作れる時代です。ゲームの定義を広くすれば、もうみんながゲームを作れる時代が来たと思います。そういう境界がなくなっていくのが理想だと思っていたので、とてもいい時代になったと思います。
Loin de défendre un pré carré, le père de Mario se réjouit donc de voir la création de jeux ouverte au plus grand nombre.
Et Nintendo dans tout ça ?
Shigeru Miyamoto s’est exprimé en son nom, en créateur, et n’a rien annoncé sur l’usage de l’IA dans les jeux Nintendo. La position officielle de l’entreprise reste celle donnée par son président, Shuntarō Furukawa, lors de l’assemblée des actionnaires de 2024 : Nintendo s’intéresse à la technologie, mais reste prudent, notamment à cause des questions de propriété intellectuelle, et mise d’abord sur son savoir-faire maison.
Les propos de Miyamoto sont cohérents avec cette ligne. Ils rappellent aussi deux principes qu’il a cités pendant la conférence comme les piliers de Nintendo : le goût de l’originalité (独創) transmis par l’ancien président Hiroshi Yamauchi, et la « pensée latérale avec des technologies éprouvées » (枯れた技術の水平思考) de Gunpei Yokoi, le créateur de la Game Boy. Chez Nintendo, la technologie n’a jamais été une fin en soi : c’est l’idée qui compte.
Notre avis : une réponse de créateur, pas de commercial
Dans un secteur où l’IA générative divise, entre studios qui l’adoptent en silence et créateurs qui la rejettent en bloc, Shigeru Miyamoto a choisi une troisième voie. Il ne condamne pas l’outil, il ne le vend pas non plus. Il déplace la question : ce qui compte n’est pas de savoir si l’IA travaille, mais si quelqu’un, derrière, a vraiment quelque chose à dire.
Venant de l’homme qui a imaginé, faute de pouvoir programmer un vrai combat, de laisser Mario sauter par-dessus Bowser plutôt que de l’affronter, la leçon a du poids : chez lui, l’idée a toujours primé sur la technique. Et elle s’adresse autant aux studios qu’aux amateurs : l’IA peut boucher les trous, mais elle ne remplacera pas l’idée de départ.
Et vous, que pensez-vous de la position de Shigeru Miyamoto sur l’IA ? Dites-le-nous dans les commentaires.
Pour aller plus loin sur l’univers Nintendo, retrouvez notre dossier sur la Nintendo Switch 2, notre classement des meilleurs karts et personnages de Mario Kart 8 et notre article sur les salaires des employés de Nintendo au Japon.
Questions fréquentes
Quand Shigeru Miyamoto a-t-il parlé de l’IA générative ?
Le 22 octobre 2026, lors de la conférence de presse organisée à Kyoto, au siège de Nintendo, après l’annonce de sa nomination à l’Ordre de la Culture.
Shigeru Miyamoto est-il contre l’IA ?
Non. Il estime que l’IA peut se charger de l’exécution, et que c’est une bonne occasion de réfléchir à ce que veut dire « créer ». Il met surtout en garde contre le fait de confondre un travail bien fait et une véritable création.
Nintendo utilise-t-il l’IA générative dans ses jeux ?
Nintendo n’a rien annoncé en ce sens. Miyamoto n’a pas abordé le sujet pendant la conférence, et l’entreprise affiche une position prudente depuis 2024, notamment sur la propriété intellectuelle.
Qu’est-ce que l’Ordre de la Culture ?
C’est la plus haute distinction culturelle du Japon, remise par l’Empereur chaque 3 novembre. Shigeru Miyamoto est le premier créateur de jeux vidéo à la recevoir.
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