Ronin — Les samouraïs vagabonds

Horibe Yahei et son fils adoptif, Horibe Yasubei : 2 rōnins du XVIIIe siècle.
Horibe Yahei et son fils adoptif, Horibe Yasubei : 2 rōnins du XVIIIe siècle.

Quand on s’intéresse à l’histoire du Japon, la figure des rônins apparait assez régulièrement dans les écrits légendaires et culturels. Il faut dire qu’elle est directement en lien avec les samouraïs, un symbole japonais aujourd’hui mondialement connu. En fait, le rônin est un personnage essentiel pour comprendre et saisir le rapport délicat entre un guerrier son maître. Dans cet article, nous allons aborder la question du vagabond, particulièrement important durant la période féodale du Japon, de 1185 à 1868.

Les rônins, qu'est-ce que c'est ?

Commençons d’abord par définir théoriquement ce qu’est un rônin. Selon les spécialistes, il s’agit d’un samouraï, qui est démuni de seigneur et de Maître. Une situation bien délicate pour le guerrier, qui s’explique souvent par la mort naturelle ou arme à la main de son tuteur. Toutefois, le maître peut choisir de renier son samouraï, et de lui faire perdre tout honneur.

D’un point de vue étymologique, le mot signifie littéralement « l’homme des vagues ». Une expression désignant relativement bien le terme de vagabond, où l’individu errant, bref, celui qui n’a pas de maison ni de foyer. Les premières traces d’utilisation pour cette nomination remontent à l’époque de Nara, c’est-à-dire aux alentours de 710 après J.-C. D’autres spécialistes préfèrent l’époque Heian, 794 après J.-C., jusqu’à 1185. On retrouve alors des exemples d’histoire d’un serf qui a fui ou déserté le pays de son maître. En fait le terme « pays » signifie ici une région du Japon, une contrée.

À l’instar des autres samouraïs, les rônins se présentent sous la forme d’aristocrates guerriers, qui sont ici considérés comme activement rebelles. À partir du XIIe siècle, le terme rōnin commence à être utilisé pour désigner les samouraïs qui, à la suite soit de pertes au combat, soit du décès prématuré de leur seigneur, soit de leurs propres méfaits, ont été dépossédés de leur fief et de leur parrainage noble. Dans la période tumultueuse qui précède la fondation du shogunat Tokugawa, leurs effectifs augmentent rapidement. Ils constituent une grande source de désordre tout au long de la première moitié du XVIIe siècle.

Une augmentation du nombre de rônins

Ainsi, en 1615, lorsque le shogunat Tokugawa a décidé d’attaquer et de détruire les forces des Toyotomi à Osaka, on estime à 100 000 le nombre de ronin qui ont rejoint les Toyotomi. Si un nombre similaire a probablement rejoint les forces des Tokugawa, le grand rassemblement d’hommes armés de sabres et sans ancre a encouragé le shogunat à limiter le nombre de ronin en refusant aux samouraïs la permission d’abandonner leurs maîtres et de devenir ronin.

📈 Sous le troisième shōgun Tokugawa, Iemitsu, leur nombre approchait le demi-million !

Au milieu du XIXe siècle, beaucoup de samouraïs, appauvris par le contexte politique japonais, sont attirés par un mouvement xénophobe envers les occidentaux, qui viennent peupler en nombre le Japon. Ces nouveaux rebelles se fixent alors l’objectif de réhabiliter la vieille famille impériale à la tête de l’archipel japonais, une place qui, pour eux, lui revient de droit en tant que dirigeant légitime.

Une grande partie de ces samouraïs va ainsi s’engager sur la voie du banditisme et évoluer naturellement en rônins. Nous rentrons alors dans les années qui précèdent la restauration de Meiji en 1868, et le climat révolutionnaire bat son plein dans un Japon encore fragile et vacillant. D’ailleurs, le ton devient très vite agressif avec de nombreux assassinats de fonctionnaires, d’érudits prooccidentaux, ou encore les meurtres d’étrangers résidant au Japon.

La modernisation va remettre un peu d’ordre dans la société japonaise, mais les violences se poursuivent tout de même quelques années, jusqu’en 1873. À ce moment-là, l’empereur Meiji a fait disparaître la classe des samouraïs et les ronin meurent avec eux.

L’affaire des 47 rônins

Représentation de l'attaque de Naganori Asano sur Yoshinaka Kira au château d'Edo.
Représentation de l'attaque de Naganori Asano sur Yoshinaka Kira au château d'Edo.

Cette légende est connue comme étant un archétype de l’épopée japonaise classique. Décrite dans les manuels d’histoire comme un véritable mythe national, elle a la particularité de se fonder sur un fait historique avéré, remontant à 1701.

Dans la préfecture du Hyogo, un groupe de samouraïs voit leur daïmio (c’est-à-dire leur chef ou seigneur), Nagnori Asano, être forcé au suicide rituel, le seppuku, par le shogun Tokugawa Tsunayoshi.

Les 47 samouraïs qui étaient alors sous ses ordres vont prendre la décision, controversée, de le venger. Sans pour autant se mettre en quête d’assassiner le shogun, ils vont essayer de tuer celui qui a été accusé d’avoir été blessé par leur dirigeant, Yoshinaka Kira. Pendant plus de deux ans, ils vont patiemment attendre, planifier des tas d’attaques et orchestrer un attentat qui aura finalement lieu le 14 décembre 1702.

Après avoir mené leur objectif à bien, ils sont arrêtés et condamnés à mort par les autorités shogounales. Il est dit que les 47 eurent le droit de garder leur dignité, en pratiquant, eux aussi, le suicide rituel japonais. Évidemment, quand ils ont commencé à se mettre en tête de venger leur maitre, tous connaissaient les conséquences. Et c’est précisément pour cette raison que les Japonais d’aujourd’hui ont tant glorifié cette épopée, et la considère comme un exemple inconditionnel du sens de l’honneur.

Cependant, il convient de prendre de la distance avec cette légende, et ne pas oublier qu’elle a été enjolivée, pour en faire un véritable mythe populaire. Si, dans la société japonaise et plus exactement dans la culture, elle est contée de génération en génération pour évoquer des valeurs de loyauté, de dévouement acharné ou encore de sacrifice, des tas de modèles de ce type sont trouvables dans l’histoire japonaise et démontrent qu’à l’époque, c’était finalement assez courant de fonctionner de cette façon.

Aujourd’hui, cette histoire a pour but d’inspirer tous les Japonais à agir avec autant de caractéristiques et de qualités morales. Sous l’ère Meiji, la rapide modernisation qui bouscule vigoureusement les traditions va néanmoins largement s’appuyer sur cette histoire, et c’est à ce moment-là que beaucoup de Japonais vont chercher à retrouver une part de leurs racines perdues dans un passé qu’ils considèrent comme celui de toute une nation. L’ironie du sort, c’est qu’à l’époque de cette anecdote, les 48 samouraïs étaient en pleine illégalité, et que vraisemblablement la population était contre.

Aujourd’hui, les 48 guerriers sont enterrés dans le cimetière de Sengaku-ji, qui existe encore. Le tombeau d’Asano et les 48 stèles, toutes dressées et alignées sous des arbres, sont toujours présents, plus de trois siècles après les faits. Chaque année, des milliers de Japonais viennent bruler des baguettes d’encens afin d’honorer la mémoire de ces guerriers légendaires. De plus, de nombreux livres et adaptations cinématographiques ont fleuri, cherchant à transposer au mieux cette histoire ultra populaire.

Quel usage du mot, aujourd’hui ?

Salaryman au Japon
Salaryman au Japon

Aujourd’hui, les ronins sont un des thèmes favoris de la littérature romantique. Grâce à leur vie exceptionnelle, en particulier pendant la stabilité de la période Edo, ils permettent de développer des thèmes comme la loyauté, l’amour ou la détresse d’un individu capable, mais de naissance modeste.

Vous n’êtes pas sans le savoir, il n’existe plus de samouraïs à l’heure actuelle. Malgré la disparition de cette caste, le terme « rônin » s’est hérité, et signifie aujourd’hui, par exemple, les étudiants qui échouent à leur examen d’entrée à l’université, et qui vont ensuite chercher à travailler de leur côté, une ou plusieurs années, afin de se remettre à niveau et repasser le test plus tard. Au Japon, il existe aussi beaucoup d’écoles préparatoires privées que certains surnomment « boite à concours pour rônins ».

Une autre désignation, moins courante, est de qualifier de rônin les élèves diplômés, peu importe le sexe, qui n’ont toujours pas trouvé de poste. Ici, il est question de reprendre le sens de vagabond ou d’errance.

Enfin, l’utilisation la plus commune aujourd’hui est de l’employer pour évoquer une personne au chômage. Dès le Japon de la fin du XXe siècle, le Japon va peu à peu considérer le salaryman classique comme un samouraï, dévoué à son entreprise. Quand il est en inactivité, la perte de sa société revient à la dissolution d’un clan jadis.

Ainsi, le point commun entre ces trois usages est le fait de ne pas être rattaché à un milieu, ou de le perdre. Que ce soit le Japonais sans travail, l’étudiant sans université, ou encore l’élève sans diplôme, tout est lié par un sentiment d’errance et de disparition d’une identité qui semble définir le Japonais médiéval comme le Japonais contemporain.

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