Hiroo Onoda (小野田寛郎, 1922-2014) est un sous-lieutenant de l’armée impériale japonaise qui a continué la Seconde Guerre mondiale pendant près de trente ans. Envoyé fin 1944 sur l’île de Lubang, aux Philippines, il refuse de croire à la capitulation du Japon et reste caché dans la jungle jusqu’en mars 1974. Il ne dépose les armes que lorsque son ancien supérieur vient en personne lui en donner l’ordre. Accueilli en héros au Japon, il reste aux Philippines l’homme dont le groupe a tué une trentaine d’habitants. Voici son histoire, faits et dates vérifiés.
Hiroo Onoda en bref
| Naissance | 19 mars 1922, dans l’actuelle ville de Kainan (préfecture de Wakayama) |
|---|---|
| Grade | Sous-lieutenant (shōi), formé à l’école de renseignement Nakano |
| Mission | Guérilla et renseignement sur l’île de Lubang (Philippines), à partir de fin décembre 1944 |
| Dans la jungle | Près de 29 ans, de février 1945 à mars 1974 |
| Reddition | 9-10 mars 1974, sur ordre de son ancien supérieur, le major Yoshimi Taniguchi |
| Après la guerre | Éleveur au Brésil, puis fondateur d’une école de plein air pour enfants au Japon |
| Décès | 16 janvier 2014 à Tokyo, à 91 ans |
Jeunesse : de Wakayama à la Chine

Hiroo Onoda naît le 19 mars 1922 dans un village de la préfecture de Wakayama, aujourd’hui rattaché à la ville de Kainan. Après le collège, il part à 17 ans travailler pour une maison de commerce japonaise à Hankou, en Chine (aujourd’hui une partie de Wuhan). Le Japon y mène alors une guerre d’invasion, commencée en 1937 après la conquête de la Mandchourie. Onoda y apprend le chinois, ce qui orientera sa carrière militaire.
Déclaré apte au service en 1942, il est incorporé en décembre de la même année et envoyé en Chine dans un régiment d’infanterie. En janvier 1944, il entre à l’école des officiers de réserve de Kurume, avant d’être sélectionné pour une formation très particulière.
L’école Nakano et l’ordre de ne jamais se rendre
Grâce à ses connaissances en chinois et en anglais, Onoda est choisi pour l’annexe de Futamata de l’école Nakano (陸軍中野学校), le centre de formation de l’armée japonaise au renseignement et à la guerre secrète. On y forme des officiers à la guérilla, au sabotage et à la survie derrière les lignes ennemies. Il en sort diplômé le 30 novembre 1944.
Cette formation explique en partie son attitude. Contrairement aux soldats ordinaires, à qui l’on enseignait de mourir plutôt que de se rendre, les officiers de Nakano devaient survivre coûte que coûte pour continuer la lutte. L’ordre qu’il reçoit de ses supérieurs est sans ambiguïté : il est interdit de se suicider ou de mourir dans une charge désespérée, et il faut tenir jusqu’à l’arrivée des renforts, sans jamais se rendre.

Mi-décembre 1944, Onoda s’envole pour les Philippines, où l’armée japonaise recule face à l’offensive américaine. Le 31 décembre, il débarque sur Lubang, une île située à quelque 145 kilomètres au sud-ouest de Manille. Sa mission : mener la guérilla, saboter les installations utiles à l’ennemi et recueillir du renseignement. Il est promu sous-lieutenant en janvier 1945.
Les forces américaines débarquent sur Lubang le 28 février 1945. La garnison japonaise est rapidement dispersée. Onoda se retire dans les montagnes de l’intérieur avec trois soldats : le soldat Yūichi Akatsu, le caporal Shōichi Shimada et le soldat de première classe Kinshichi Kozuka.
Vingt-neuf ans de guerre dans la jungle de Lubang

« La guerre n’est pas finie »
Le Japon capitule le 15 août 1945. Dès l’automne, des tracts annonçant la fin de la guerre sont largués sur l’île. Onoda et ses hommes les examinent et concluent à une ruse de l’ennemi. Les années suivantes, leurs familles leur adressent des lettres et des photos, des proches viennent les appeler au haut-parleur : chaque fois, Onoda y voit une manipulation. Il lit pourtant des journaux volés et, à partir de 1965, il dispose d’un poste de radio. Mais il interprète tout à travers sa conviction que la guerre continue, et chaque information contraire devient à ses yeux de la propagande ennemie.
La vie quotidienne de quatre hommes traqués
Le petit groupe vit en nomade dans les collines, change sans cesse de cachette et entretient ses armes avec soin. Il se nourrit de bananes et surtout de riz volé aux paysans. Les soldats abattent aussi des vaches pour en faire de la viande séchée et incendient des récoltes, qu’ils considèrent comme des ressources de l’ennemi.
Les camarades disparaissent un à un
- Yūichi Akatsu quitte le groupe en septembre 1949 et se rend aux autorités philippines en 1950. Son témoignage révèle qu’il reste des soldats japonais sur Lubang.
- Shōichi Shimada est tué le 7 mai 1954 lors d’un affrontement avec les forces philippines.
- Kinshichi Kozuka est tué le 19 octobre 1972 par la police locale, alors que les deux hommes incendiaient une récolte de riz. Onoda, désormais seul, parvient à s’enfuir.
Le Japon organise plusieurs expéditions de recherche, en 1954, en 1959 puis de 1972 à 1973. Sans résultat, Onoda est officiellement déclaré mort en décembre 1959. La mort de Kozuka, en 1972, prouve qu’il est toujours en vie et relance les recherches, arrêtées en avril 1973.
Les victimes de Lubang, la part sombre de l’histoire
Au Japon, l’histoire d’Onoda a longtemps été racontée comme celle d’un soldat loyal et naïf. Aux Philippines, elle est d’abord celle d’une violence qui a duré trois décennies. Convaincus que les habitants étaient des guérilleros ou des espions ennemis, Onoda et ses camarades ont attaqué des paysans, volé leurs récoltes et ouvert le feu à de nombreuses reprises.
Selon le gouvernement philippin, leurs actions ont fait une trentaine de morts et une centaine de blessés parmi les habitants de l’île. Les chiffres varient selon les sources, mais plusieurs victimes sont nommément connues, et leurs familles n’ont jamais été indemnisées. Les mémoires d’Onoda passent largement ces violences sous silence, un point que soulignent aujourd’hui des historiens comme Beatrice Trefalt, de l’université Monash.
1974 : Norio Suzuki, le panda et le yéti
La fin de l’histoire tient presque du roman. Norio Suzuki, un jeune routard japonais d’environ 24 ans, part à l’aventure en annonçant qu’il veut trouver « le lieutenant Onoda, un panda et l’abominable homme des neiges, dans cet ordre ». Il s’installe sur Lubang et, le 20 février 1974, Onoda finit par se montrer. Méfiant, l’officier accepte de parler et de se laisser photographier. Mais il pose une condition : il ne se rendra que sur l’ordre de son supérieur.
Suzuki rentre au Japon avec les photos, que le gouvernement authentifie. Le ministère de la Santé, chargé des anciens soldats, organise alors une mission avec le frère aîné d’Onoda et son ancien supérieur, le major Yoshimi Taniguchi, devenu libraire.
Le soir du 9 mars 1974, Onoda se présente au camp. Taniguchi lui lit l’ordre de mettre fin à sa mission. Le lendemain, le 10 mars, il se rend formellement aux forces philippines sur la base radar de l’île, dans son uniforme rapiécé, avec son fusil en état de marche et ses munitions. Il a 51 ans.
Le 11 mars, au palais de Malacañang à Manille, il remet son sabre au président Ferdinand Marcos. Celui-ci lui accorde une grâce présidentielle pour les actes commis pendant ces années, ce que ses détracteurs lui reprochent encore, faute d’enquête sur les morts de Lubang. Le 12 mars 1974, Onoda atterrit à l’aéroport de Haneda, où environ 7 000 personnes l’attendent.
Après le retour : le Brésil, puis une école pour les enfants

Le Japon qu’Onoda retrouve n’a plus grand-chose à voir avec celui qu’il a quitté : occupation américaine, nouvelle Constitution pacifiste, miracle économique, Jeux olympiques de 1964, Shinkansen… Célébré par la presse, il vit mal cette image de héros qu’on lui impose. La même année, il publie ses mémoires, Waga Rubantō no sanjūnen sensō (Kōdansha, 1974), traduites en anglais sous le titre No Surrender: My Thirty-Year War.
Dès 1975, il part pour le Brésil, où vit une importante communauté d’origine japonaise. Il y devient éleveur de bétail, à Terenos, dans l’État du Mato Grosso do Sul, et épouse en 1976 une Japonaise, Machie. En 2004, le Brésil lui décerne la médaille du Mérite Santos-Dumont.
Soucieux de la jeunesse japonaise, il partage ensuite sa vie entre le Brésil et le Japon, où il fonde en 1984 l’Onoda Shizen Juku, une « école de la nature » qui organise des camps pour apprendre aux enfants à vivre en plein air et à se débrouiller seuls. L’association existe toujours.
En mai 1996, Onoda retourne à Lubang pour la première fois depuis 1974. Il apporte 10 000 dollars destinés à l’éducation des enfants de l’île. Il est aussi accueilli par des manifestants et par une résolution du conseil municipal de Looc réclamant une indemnisation des familles de victimes.
Hiroo Onoda meurt le 16 janvier 2014 à Tokyo, à 91 ans, des suites d’une pneumonie. Le porte-parole du gouvernement japonais présente publiquement ses condoléances.
Héros ou fanatique ? Un héritage disputé
La figure d’Onoda divise toujours. Pour une partie de l’opinion japonaise des années 1970, il incarnait la loyauté et l’endurance d’une génération sacrifiée, à l’opposé d’une société devenue matérialiste. Pour ses détracteurs, il est surtout le symbole d’un endoctrinement extrême, et ses victimes philippines ont été oubliées au profit du récit héroïque.
Dès 1977, l’écrivain fantôme de ses mémoires, Tsuda Shin, publie un livre où il affirme qu’Onoda savait, au fond, que la guerre était finie. L’historiographie récente insiste plutôt sur le mécanisme d’une croyance qui s’auto-entretient : chaque preuve contraire était réinterprétée comme une ruse de l’ennemi.
Onoda au cinéma et en librairie
- Onoda, 10 000 nuits dans la jungle (2021), d’Arthur Harari : ce film français tourné en japonais, avec Yūya Endō et Kanji Tsuda dans le rôle d’Onoda, a fait l’ouverture de la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2021. Il a reçu le prix Louis-Delluc 2021 et le César 2022 du meilleur scénario original. Le réalisateur le présente comme une fiction inspirée de l’histoire.
- Le Crépuscule du monde de Werner Herzog (Séguier, 2022), traduit de l’allemand Das Dämmern der Welt (2021) : le cinéaste, qui avait rencontré Onoda à Tokyo en 1997, en tire un court récit littéraire.
- No Surrender: My Thirty-Year War : les mémoires d’Onoda, en anglais, toujours disponibles en réédition.
Onoda n’était pas le dernier soldat
On présente souvent Onoda comme le « dernier soldat japonais ». Il n’est pas le seul à avoir tenu si longtemps :
- Shōichi Yokoi, sergent, est découvert le 24 janvier 1972 dans la jungle de Guam, où il se cachait depuis 1944.
- Teruo Nakamura, soldat aborigène taïwanais de l’armée impériale, est retrouvé sur l’île de Morotai, en Indonésie, et se rend le 18 décembre 1974, neuf mois après Onoda. Il est généralement considéré comme le dernier soldat connu à avoir déposé les armes.
Onoda est souvent présenté comme le dernier officier à s’être rendu ; il est en tout cas, et de loin, le plus célèbre.
Questions fréquentes
Combien de temps Hiroo Onoda est-il resté dans la jungle ?
Près de 29 ans : de la fin février 1945, quand les Américains débarquent sur Lubang, au 9 mars 1974, jour où il reçoit l’ordre de mettre fin à sa mission.
Pourquoi Onoda ne s’est-il pas rendu plus tôt ?
Il avait reçu l’ordre de ne jamais se rendre et de poursuivre la guérilla. Formé au renseignement, il voyait dans les tracts, les lettres et les appels de ses proches des ruses de l’ennemi. Il ne s’est rendu que sur l’ordre direct de son supérieur.
Onoda a-t-il tué des gens ?
Oui. Selon les autorités philippines, son groupe a tué une trentaine d’habitants de Lubang et en a blessé une centaine. Il a été gracié par le président Marcos en 1974.
Le film Onoda est-il fidèle à l’histoire ?
Dans les grandes lignes, oui, mais Arthur Harari revendique une fiction inspirée des faits, centrée sur la psychologie du personnage.
Pour aller plus loin sur cette période, lisez nos articles sur l’empereur Hirohito, l’attaque de Pearl Harbor, la bataille d’Iwo Jima et le bombardement de Hiroshima, ou parcourez notre chronologie du Japon.
Sources
- Nagai Hitoshi, « 日本人は小野田元少尉をどう見たか » (Comment les Japonais ont vu l’ancien sous-lieutenant Onoda), Université municipale d’Hiroshima, 2019 (en japonais).
- Ministère japonais de la Santé, Livre blanc 1974, sauvetage de l’ancien soldat de Lubang (en japonais).
- Kotobank, notices biographiques de Hiroo Onoda (Britannica Japon, Nihon Jinmei Daijiten, en japonais).
- Archives nationales américaines (NARA), « Onoda of the Jungle », 2023 (en anglais).
- The Japan Times, l’île de Lubang et la mémoire d’Onoda, 2019 (en anglais).
- SBS News, les victimes philippines d’Onoda (en anglais).
- Reuters via Deseret News, le retour d’Onoda à Lubang en 1996 (en anglais).
- Unifrance, fiche du film Onoda, 10 000 nuits dans la jungle.
- Onoda Shizen Juku, site officiel (en japonais).
Article mis à jour le 9 octobre 2026.
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