Il existe peu de mots japonais aussi mal compris hors de l’archipel que futanari. Réduit aujourd’hui, sur la plupart des moteurs de recherche occidentaux, à une catégorie de contenu pour adultes, le terme cache en réalité une histoire bien plus ancienne, mêlant religion populaire, théâtre kabuki et représentations médicales médiévales. Comment un mot désignant à l’origine une ambiguïté physique a-t-il fini par devenir, en quelques décennies, l’étiquette d’un genre entier du manga érotique ? Retour sur une trajectoire linguistique et culturelle qui en dit long sur le rapport du Japon ancien au genre et à l’androgynie.
Un mot né dans les marges de la médecine médiévale
La première trace écrite connue du terme remonte au XIIe siècle, dans un rouleau peint intitulé Yamai no Sōshi (littéralement le « Rouleau des maladies »), conservé aujourd’hui comme un témoignage précieux sur la manière dont le Japon de l’époque de Heian et du début de Kamakura représentait les corps qui sortaient de la norme. L’une des scènes de ce document met en image un joueur de tambour ambulant dont l’apparence trouble un témoin : le texte qui accompagne le dessin explique que cette personne possédait à la fois des caractéristiques masculines et féminines, ce que la légende désigne précisément par le mot futanari, la « double forme ».
Le terme n’est pas un cas isolé dans le vocabulaire japonais ancien lié au genre. On trouve également mention du concept de hangetsu, le « demi-mois », une croyance populaire selon laquelle certains individus changeraient de sexe au fil des phases lunaires, une forme physique masculine occupant la première moitié du mois avant de céder la place à une forme féminine. Ces récits s’inscrivent dans un contexte où le bouddhisme importé de Chine véhiculait déjà l’idée que le passage d’un sexe à l’autre n’avait rien d’impossible, et où le vêtement traditionnel, moins genré dans sa coupe que dans d’autres cultures, rendait parfois la distinction entre hommes et femmes plus incertaine, au point que des gardes étaient chargés de fouilles corporelles aux points de passage stratégiques pour vérifier l’identité de genre des voyageurs.
Quand l’androgynie devenait un objet de culte
Le folklore shintoïste a lui aussi nourri cette fascination pour les corps qui échappent à la binarité. Les dōsojin, ces divinités protectrices que l’on trouve encore aujourd’hui sous forme de pierres dressées le long des routes de campagne, sont fréquemment représentées de façon phallique tout en conservant un genre volontairement indéterminé, ni masculin ni féminin. Certains chercheurs, comme l’historien américain Gary Leupp, avancent même que cette fluidité divine trouverait ses racines dans les origines indiennes du bouddhisme, où les figures sacrées n’étaient pas nécessairement assignées à un genre fixe.
Cette tolérance culturelle envers l’ambiguïté de genre trouve un prolongement spectaculaire sur les scènes de théâtre. Jusqu’en 1644, date à laquelle une réglementation impose aux acteurs onnagata (spécialistes des rôles féminins) d’adopter des coiffures masculines quel que soit le rôle interprété, le jeu sur la double nature du corps masculin et féminin constitue un véritable attrait auprès du public, aussi bien dans l’aristocratie samouraï que dans la société commune. Un poème de la même époque, consacré à l’acteur Shimada Manosuke, va jusqu’à forger le mot-valise futanarihira, fusion du terme et du nom d’un poète du IXe siècle réputé pour son androgynie, pour célébrer cette esthétique du « ni l’un ni l’autre, et les deux à la fois ».
La bascule des années 1990 : d’un terme médical à un genre du manga
Le basculement sémantique qui a fait du mot ce qu’il est devenu aujourd’hui s’opère au tournant des années 1990. Jusque-là, la langue japonaise employait futanari de façon relativement large pour désigner des personnes réelles présentant des caractéristiques des deux sexes, avant que le vocabulaire médical et social ne s’oriente vers des termes plus spécifiques comme ryōsei (« des deux sexes ») ou chūsei (« sexe neutre »). C’est précisément au moment où ces mots plus cliniques prennent le relais dans l’usage courant que futanari se retrouve récupéré par l’industrie du manga érotique, qui en fait l’étiquette d’un genre à part entière.
Le manga Hot Tails de Toshiki Yui, publié au début des années 1990, est généralement cité comme l’un des titres fondateurs ayant contribué à populariser cette appellation en dehors du Japon, notamment auprès du public occidental amateur de hentai. Depuis, le terme s’est solidement ancré dans le lexique des communautés de fans d’animation japonaise à travers le monde, au point de devenir aujourd’hui presque exclusivement associé à cette production dessinée plutôt qu’à son sens historique d’origine.
Ce qui frappe, en creusant l’histoire du mot, c’est le contraste entre la richesse de ses racines culturelles et religieuses et la façon dont il a fini par se réduire à une case de catalogue sur les plateformes de contenu pour adultes. Le Japon ancien n’a jamais eu, sur ces questions de genre et de corps ambigus, le même rapport de gêne ou de tabou qu’on lui prête parfois aujourd’hui : la fascination pour la double nature traversait aussi bien la religion populaire que le théâtre le plus prestigieux du pays.
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