La France, deuxième pays du manga : mythe ou réalité ?

« La France est le deuxième pays du manga, juste derrière le Japon. » Cette phrase, on l’entend depuis presque vingt ans, reprise par les médias, les éditeurs, les organisateurs de salons. Mais à l’heure où le marché du manga traverse sa première vraie correction depuis l’explosion post-Covid, cette affirmation tient-elle encore la route ? On a replongé dans les chiffres les plus récents (2024-2025) pour vérifier si ce statut de deuxième pays du manga est toujours fondé, ou s’il commence à devenir un mythe entretenu par habitude.

Le marché du manga en France en 2025 : où en est-on vraiment ?

Commençons par les chiffres, puisque c’est sur eux que repose toute l’affirmation. Selon le bilan GfK présenté à Angoulême début 2025, la France a vendu 35,9 millions de mangas en 2024, pour un chiffre d’affaires de 309 millions d’euros. Le manga reste, et de loin, le premier moteur du marché de la bande dessinée dans l’Hexagone : une bande dessinée vendue sur deux en France est toujours un manga.

Mais ce chiffre marque aussi un recul de 9 % en volume par rapport à 2023, avec environ 3,7 millions d’exemplaires restés sur les étagères des librairies. Et la tendance ne s’est pas arrangée en 2025 : sur le premier semestre, l’Observatoire de la librairie a constaté un repli d’environ 13 % en volume, avec un premier trimestre en baisse de plus de 14 %, du jamais-vu depuis la première vague manga des années 2000.

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Plusieurs explications structurelles reviennent chez les analystes du secteur. D’abord, l’épuisement des grandes « locomotives » éditoriales : Demon Slayer et L’Attaque des Titans sont terminés, Jujutsu Kaisen s’est achevé en 2024, et aucune nouvelle série n’a encore pris le relais avec la même force d’entraînement. Ensuite, une surproduction chronique : plus de 3 000 sorties de mangas ont été comptabilisées en 2024 en France, un volume que le marché peine à absorber, même si ce chiffre recule de 30 % par rapport aux pics précédents. Enfin, le Pass Culture, qui consacre près de 15 % de son budget total à l’achat de mangas chez les 15-18 ans, dope artificiellement les ventes des plus gros titres au détriment de la diversité éditoriale.

Bonne nouvelle relative : la France n’est pas un cas isolé. Tous les grands marchés européens du manga reculent en 2024, de l’Espagne (-7 %) à la Suisse (jusqu’à -14 %), en passant par l’Italie, le Royaume-Uni ou la Belgique. Un signe que ce tassement ressemble davantage à un retour à la normale après deux années exceptionnelles (2021-2022) qu’à un effondrement du genre.

France vs États-Unis : qui est vraiment le numéro 2 mondial ?

C’est là que le débat devient intéressant. La majorité des bilans sectoriels (GfK, Journal du Japon, Nielsen) continuent de placer la France au deuxième rang mondial des marchés du manga, juste devant les États-Unis. Historiquement, c’est un statut que la France occupe depuis le début des années 2010, porté par un réseau de librairies spécialisées dense et une habitude de lecture de bande dessinée déjà très ancrée dans la culture française.

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Mais ce classement n’a rien d’éternel. Dès 2019, l’éditeur japonais Kodansha avait par exemple annoncé que les États-Unis étaient devenus, pour son propre catalogue, le deuxième marché mondial devant la France. Le marché américain du manga s’appuie aujourd’hui largement sur le numérique : les formats digitaux représenteraient près de 80 % des ventes de manga en Amérique du Nord, contre une consommation encore très majoritairement physique en France. Si l’on ne comptait que les ventes papier, la France conserve une nette avance ; si l’on intègre le numérique, l’écart se resserre nettement.

Autrement dit : la France reste, à ce jour, le deuxième pays du manga selon la plupart des mesures globales, mais ce n’est plus une évidence incontestée. Le titre tient davantage à une dynamique culturelle profondément ancrée qu’à une domination écrasante et durable face à un marché américain en pleine accélération.

Pourquoi un tel attachement français au manga ?

Au-delà des chiffres, la place du manga en France s’explique par un alignement assez unique de facteurs culturels et économiques.

Tout commence à la télévision, dans les années 1980-1990, avec le Club Dorothée et les programmes jeunesse qui diffusent Dragon Ball, Saint Seiya, City Hunter ou Cat’s Eye. Pour toute une génération, c’est un choc esthétique et narratif. Ces enfants sont aujourd’hui parents, et transmettent leur passion à leurs propres enfants : un cercle vertueux transgénérationnel assez rare ailleurs dans le monde.

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S’ajoute à cela un terrain déjà préparé : la France est historiquement le pays qui consomme le plus de bande dessinée au monde, avec Astérix, Tintin ou Lucky Luke profondément ancrés dans l’imaginaire collectif. Le manga n’a donc pas eu à créer une nouvelle habitude de lecture, simplement à l’élargir, avec un avantage de taille : un tome coûte généralement entre 6,99 € et 7,99 €, contre 14 à 16 € pour un album de bande dessinée franco-belge classique.

Enfin, la dynamique numérique a tout accéléré ces dernières années. TikTok et les « hauls » de mangas en librairie sont devenus un puissant moteur de recommandation chez la Gen Z, tandis que le streaming légal d’anime (Crunchyroll, Netflix, ADN) crée un cercle vertueux quasi automatique : chaque succès d’adaptation animée, de Spy x Family à Solo Leveling ou Kaiju No. 8, entraîne immédiatement une hausse des ventes du manga d’origine.

Des « manfra » : quand la France crée ses propres mangas

Le manga n’est pas qu’un produit que la France importe et consomme : il a aussi influencé toute une génération d’auteurs locaux, donnant naissance aux « manfra », des œuvres qui reprennent le format et les codes visuels du manga tout en intégrant une sensibilité française.

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L’exemple le plus emblématique reste Radiant, de l’auteur toulousain Tony Valente : premier manga français publié au Japon, et adapté en anime par un studio japonais, une reconnaissance rarissime. D’autres titres comme City Hall, Pink Diary ou Dofus ont suivi cette voie.

Plus récemment, c’est Instinct, le manfra du youtubeur Inoxtag, qui a créé la surprise en se hissant à la première place des meilleures ventes de bande dessinée toutes catégories confondues en France en 2024, devant Mortelle Adèle et L’Arabe du futur. Le signe que les frontières entre manga, BD et culture web française n’ont jamais été aussi poreuses.

La Japan Expo, vitrine du phénomène

Impossible de parler du lien entre la France et le manga sans évoquer la Japan Expo. Créée en 1999 par Jean-François et Sandrine Dufour ainsi que Thomas Sirdey, elle s’est installée à Paris-Nord Villepinte et est devenue le plus grand salon européen consacré à la culture japonaise. Partie de 2 500 m² dans les sous-sols de l’ISC Paris lors de sa première édition, elle a atteint plus de 252 000 visiteurs en 2019, devenant un rendez-vous incontournable, en particulier pour les 15-25 ans.

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L’événement s’est depuis décliné en région avec Japan Expo Sud à Marseille, et a même tenté une implantation aux États-Unis dès 2013 avec Japan Expo USA en Californie — une manière, pour la France, d’exporter à son tour son propre savoir-faire en matière de culture manga.

Quand le Japon s’inspire de la France

L’influence n’est pas à sens unique. De nombreux mangakas japonais puisent directement dans l’histoire et la culture françaises : Les Misérables a été adapté en manga, Versailles no Bara (Lady Oscar) et Le Chevalier d’Éon s’inspirent de la France révolutionnaire et royale, et Sanji, l’un des personnages les plus populaires de One Piece, doit son élégance et ses manières directement à l’image que les Japonais se font de la culture française.

Cette relation se prolonge aussi par des rencontres bien réelles : des auteurs comme Hiro Mashima (Fairy Tail) ou Naoki Urasawa (Monster, 20th Century Boys) viennent régulièrement en France à la rencontre de leurs lecteurs, preuve que le marché français n’est pas qu’un débouché commercial pour les éditeurs japonais, mais un vrai partenaire culturel.

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Alors, mythe ou réalité ?

Au terme de cette plongée dans les chiffres, la réponse est nuancée mais penche clairement du bon côté pour la France : oui, elle reste à ce jour le deuxième pays du manga au monde selon la grande majorité des analyses sectorielles, et ce statut s’appuie sur des bases solides — un demi-siècle d’histoire avec la bande dessinée, une génération biberonnée au Club Dorothée, des auteurs locaux reconnus jusqu’au Japon, et un salon devenu une référence mondiale.

Mais ce n’est plus une domination écrasante et incontestée. Le marché se contracte, la concurrence américaine progresse vite grâce au numérique, et le titre de deuxième pays du manga ressemble de plus en plus à une place à défendre qu’à un acquis. La France n’a sans doute jamais eu autant besoin de continuer à nourrir cette relation unique avec le manga pour la conserver.

Questions fréquentes

La France est-elle vraiment le deuxième pays du manga au monde ?

Selon la majorité des bilans sectoriels (GfK, Nielsen, Journal du Japon), oui : la France reste le deuxième marché mondial du manga derrière le Japon, devant les États-Unis. Ce classement se resserre cependant avec la montée du marché numérique américain.

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Le marché du manga est-il en baisse en France ?

Oui. Après le pic historique de 2021-2022, les ventes ont reculé de 9 % en volume en 2024, et la tendance s’est accentuée début 2025 avec une baisse d’environ 13 % sur le premier semestre, en raison notamment de la fin de plusieurs séries phares.

Quel est le manga le plus vendu en France ?

One Piece d’Eiichiro Oda reste la série numéro un en France depuis plus de dix ans, avec plusieurs tomes systématiquement présents dans le top des ventes annuelles.

Qu’est-ce qu’un « manfra » ?

Un manfra est un manga créé par un auteur français mais respectant les codes visuels et narratifs du manga japonais (sens de lecture, mise en page, style graphique). Radiant de Tony Valente et Instinct d’Inoxtag en sont les exemples les plus connus.

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Depuis quand le manga existe-t-il en France ?

Le manga est arrivé en France à la fin des années 1980, porté par la diffusion d’animes à la télévision (Club Dorothée), avant que les premières collections papier ne soient lancées par des éditeurs comme Glénat au début des années 1990.

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