La « honte » de Masabumi Hosono, unique passager japonais du Titanic

Connaissez-vous réellement la vie de Masabumi Hosono ? Beaucoup de personnes savent qu’il a été le seul passager japonais à bord du RMS Titanic. Son expérience nous est parvenue à travers une lettre qu’il a rédigée à sa femme à bord du Carpathia (le navire qui secourra des rescapés du Titanic). Il a heureusement survécu au naufrage du bâtiment, mais s’est très vite retrouvé condamné et ostracisé par ses contemporains. Cela englobe à la fois le public, la presse et même le gouvernement japonais. Revenons ensemble sur cette expérience traumatisante jusqu’à sa mort en 1939.

Masabumi Hosono Titanic

Un début de carrière prometteur

Masabumi Hosono nait dans le village de Hokura, dans la préfecture de Niigata le 15 octobre 1870. À 16 ans, il est fraîchement diplômé de l’école commerciale de Tokyo (aujourd’hui connue sous le nom de l’université Hitotsubashi). Il rentre alors dans l’entreprise Mitsubishi. Un an plus tard, en 1897, il décide de quitter la compagnie pour devenir fonctionnaire à la garde Shiodome. Il perfectionne progressivement l’intégralité de ses compétences, se rend indispensable et c’est par la force des choses qu’il devient directeur des chemins de fer en 1908.

Il intègre dans la foulée le ministère des transports japonais en 1910 et développe sa communication à l’université des études étrangères à Tokyo à partir de 1906. Il prend des cours de russe et maîtrise l’anglais. Âgé de 40 ans, il part en Russie afin d’étudier les systèmes ferroviaires russes et voir comment améliorer les infrastructures japonaises. Pendant deux ans, le Japonais observe et décide finalement de rentrer au Japon pour témoigner de son expertise.

L’embarcation sur le Titanic

Masabumi Hosono est alors un fonctionnaire au ministère japonais des Transports au moment du drame. Il séjourna quelque temps à Londres puis à Southampton pendant son trajet du retour. C’est dans cette dernière ville qu’il embarque sur le Titanic, le 10 avril 1910. Il se rend donc dans sa cabine de seconde classe. Les trois premiers jours se déroulent sans encombre.

Puis, dans la nuit du 14 au 15 avril, il est soudainement réveillé par un Stewart. Il est rapidement mis au courant du drame qui vient de s’abattre sur le fameux bateau. Le navire est ainsi entré en collision avec un iceberg dans l’Atlantique Nord, à environ 300 Miles de nautique au sud-est de Terre-Neuve. La situation est catastrophique.

Notre voyageur japonais a même été empêché de se rendre sur le pont du bateau, car un membre d’équipage a supposé qu’il était un passager de troisième classe. Les occupants de première classe avaient la priorité pour remplir les premiers canaux de sauvetage. Avec de la chance, il parvient à atteindre le pont supérieur, mais son constat est accablant : il n’y aura jamais assez de canots pour secourir l’intégralité des passagers. Surtout, il se trouve à bâbord, où les hommes sont refusés d’accès aux embarcations. Il relève que de multiples fusées éclairantes d’urgence sont tirées. Selon lui, cela provoquait « des éclairs et des bruits hideux ».

Dessin de Willy Stöwer © Willy Stöwer / Die Gartenlaube

Alors qu’il est sur le pont, il remarque que quatre cadres de sauvetage viennent d’être lancés. Comme il le raconte dans sa lettre, il a pour la première fois la perspective d’une mort imminente. Il rapporte ainsi qu’il a pensé à sa femme et à ses enfants bien-aimés, n’imaginant pas d’autre alternative que de partager le destin funeste du Titanic. La situation à bord était critique, avec de moins en moins de canaux de sauvetage disponibles… Soudain, un officier écrit qu’il y a de la place pour deux de plus. Un homme à proximité se décide à sauter à bord du canot. En voyant cela, Hosono n’hésite pas longtemps et prend la démarche de saisir ce qui lui apparaît comme une dernière chance.

Lors d’un premier témoignage, on songeait qu’il s’agissait du canot de sauvetage numéro 13. Mais de récentes publications semblent indiquer qu’il était en réalité question du canot numéro 10. Notre passager vedette a eu de la chance. Même s’il a saisi l’opportunité de sauter dans un canot de sauvetage, il a pu profiter de l’obscurité qui ne permettait pas aux officiers de le distinguer dans la pénombre. Cependant, il faudra plus de huit heures pour que les passagers du canot soient secourus par le navire voisin, le RMS Carpathia.

Pour rappel, l’accident du Titanic a coûté la vie à 1514 personnes sur les quelque 2200 passagers. Une fois sauvé, Hosono dort dans le fumoir du Carpathia. Rapidement, les marins lui feront des remarques et des plaisanteries malvenues. Il indique les repousser avec une « ténacité de bouledogue » et semble gagner le respect. Par la suite, le rescapé japonais se fait plus discret et arrive à New York. Le groupe Mitsui lui vient en aide afin de lui permettre de rentrer au pays du soleil levant. Il fera tout de même une escale à San Francisco, ce qui ne manquera pas d’alerter les journalistes locaux qui lui demanderont de narrer son récit. Il sera surnommé dans la foulée « the lucky japanese boy », ou « le garçon japonais chanceux ».

Un retour honteux au Japon

Famille de Masabumi Hosono
Masabumi Hosono et son entourage

Les premiers jours après son retour au Japon, les journalistes locaux lui demandent des entretiens et lui proposent des interviews. Nous savons par exemple que le quotidien Yomiuri Shombun publie une photographie de lui ainsi que de sa famille que vous pouvez retrouver ci-dessus. Malheureusement pour lui, l’histoire du seul passager japonais du Titanic qui a réussi à survivre se répand comme une traînée de poudre dans l’ensemble du pays.

Il ne faut pas attendre bien longtemps avant que les premières personnalités publiques importantes commencent à commenter son cas. Très vite, la presse le dénonce comme un lâche. Selon certains, il s’est fait passer pour une femme afin d’obtenir une place dans un canot de sauvetage. Cela correspond à un témoignage du marin Edward Buley qui déclare devant le Sénat américain que Hosono faisait partie des hommes qui se seraient déguisés en femmes dans le but de tromper les officiers. Il semble toutefois que cette fausse accusation n’a jamais été rapportée au Japon. Cependant, tout est question d’honneur et, dans l’esprit de ses contemporains, sa survie suffit à justifier un acharnement continu. Devant le scandale, son employeur décide de le licencier.

Il paraît même que, quelques années plus tard, l’aventure de Hosono soit apparue dans les manuels scolaires japonais. L’idée était de présenter son cas comme un exemple de comportement déshonorant. Néanmoins, une étude menée en 2007 par un chercheur, Ando Kenji, a établi le constat qu’il n’existe aucune trace de ce genre de manuel. Il faut donc prendre des pincettes avec cette information que l’on trouve çà et là sur Internet. Quoi qu’il en soit, un professeur d’éthique a décrit son comportement comme immoral et contraire à la déontologie humaine et professionnelle. Selon de nombreux Japonais, il aurait violé le code du sacrifice de soi des samouraïs, avec pour conséquence la honte étendue à l’ensemble de la nation japonaise.

visuel samourai
Attention à ne pas tromper les valeurs japonaises...

Une autre interprétation avancée par Isao Takei et Jon P. Alston estime que les Japonais ont davantage considéré que le passager n’avait pas montré la conformité attendue. Il aurait ainsi agi de manière égoïste en écartant la possibilité de sauver d’autres passagers pour monter à bord du canot de sauvetage. Finalement, il y avait toujours cette idée que l’homme avait embarrassé tout le Japon. Il est cependant intéressant de noter que le protocole du Titanic qui priorisait les femmes et les enfants ne faisaient pas partie du code des samouraïs. En revanche, l’idée s’était répandue depuis 1859 au pays du soleil levant avec le livre Self Helpde de Samuel Smiles.

C’est donc sans surprise que, jusqu’à sa mort, Masabumi est considéré comme une honte pour le pays. Le plus difficile pour lui est que cela s’est aussitôt étendu à sa famille proche, qui n’avait pourtant pas été présente lors de l’incident du Titanic. Il est resté une source d’humiliation pendant des décennies. Il est fascinant de noter que Hosono n’a jamais parlé de ce qui s’était réellement passé. Les documents que nous avons et qui ont été rédigés de sa propre main n’avaient pas vocation à sortir un jour afin de l’innocenter. Néanmoins, c’est bien dans ces quelques lettres qu’il écrivit à sa femme le naufrage du Titanic. Un témoignage poignant qui est largement étudié par les passionnés de cet accident maritime ainsi que par de nombreux historiens.

Précisons toutefois que Hosono parvient à retrouver son poste sous prétexte qu’il est un employé très compétent et utile pour la compagnie. L’homme vit (ou plutôt, survit) dans la honte et le déshonneur quotidien jusqu’au 14 mars 1939. Même décédé depuis une quinzaine d’années, le naufrage d’un paquebot japonais en 1954 fait ressortir le récit de Masabumi Hosono. Il faudra finalement attendre 1997 pour que la perception de son récit évolue. Des membres de sa famille font publier plusieurs fois sa lettre rédigée et traduite pour son épouse. Son arrière-petit-fils fera republier cette fameuse lettre quelque temps après la sortie du film de James Cameron en 1997. Devant le succès planétaire du long-métrage, le public japonais commence à réviser son jugement…

Lettre de Masabumi Hosono
Lettre de Masabumi Hosono
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