Yasuke

Africain au Japon

Un samouraï noir. Les traditions japonaises sont bouleversées au XVIe siècle avec l’arrivée de Yasuke, également connu sous le nom de Kuro-san (signifiant Monsieur Noir). Bien qu’aucune chronique d’époque ne le mentionne, toute une légende s’est construite autour de Yasuke. Cet esclave africain serait devenu le premier samouraï noir japonais. Son histoire a été mise en avant plus de cinq siècles après avoir foulé le pays du soleil levant.

Une vie mouvementée

La quasi-intégralité des informations dont nous disposons vient du père jésuite Luis Frois. Il a ainsi raconté son histoire atypique dans l’ouvrage « Histoire du Japon » en 1586. Celui que l’on surnomme Yasuke Kurosan (son nom de famille étant incertain) est né dans l’actuel Mozambique, Éthiopie, Soudan du Sud, Nigéria ou au Congo entre les années 1530 et 1550. Il était un guerrier dont on ne connaît ni l’origine ni le détail de ses premières années.

Selon le chercheur Thomas Lockley (professeur agrégé à la faculté de droit de l’université Nihon à Tokyo), Yasuke viendrait de l’actuel Soudan du Sud. Son apparence et sa couleur de peau ne sont pas celles de quelqu’un de Mozambique.

Nous sommes à la fin du XVIe siècle. Yasuke est enlevé par des trafiquants d’esclaves. Il est rapidement vendu à des négriers portugais qui vont l’emmener jusque dans l’Inde actuelle, plus précisément dans la colonie portugaise de Goa. Après avoir été capturé par des Portugais, notre guerrier à la peau foncée est vendu à des jésuites italiens qui voyagent pour le commerce et l’évangélisation des populations.

Il est rapidement entouré du père jésuite italien Alessandro Valignagno. Ce dernier le prend à son service et, le 20 septembre 1577, quitte avec son compagnon africain la ville de Goa. À la suite de courtes escales à Malacca et Macao, les deux arrivent au Japon le 25 juillet 1579 sur l’île de Kyushu.

On imagine aisément le choc que cela a pu déclencher au sein de la société nipponne. Sa peau noire impressionne les habitants de Kyoto. Il est cependant utile de préciser que Yasuke n’est pas la première personne noire à débarquer au Japon. Les sources indiquent par exemple qu’en 1546, le capitaine portugais Jorge Alvares avait déjà amené plusieurs Africains au pays du soleil levant.

La rencontre avec Oda Nobunaga

Il y a de bonnes chances pour que Yasuke ait été capturé en Afrique et vendu sur le marché des esclaves. En arrivant sur le Japon, cependant, il était probablement déjà affranchi ou mercenaire. Certains estiment qu’il était garde du corps de Alessandro Valignano, le missionnaire jésuite qui l’accompagnait.

Le destin d’esclave (s’il l’est vraiment) de Yasuke est soudainement bouleversé en 1581. Son compagnon et maitre Alessandro Valignano décide de quitter Kyushu pour se rendre à Kyoto le 8 mars 1581. Il est accompagné des pères Luis Frois et Organtino Gnecchi-Soldo. À cette époque, il est très rare de voir des étrangers au Japon, et encore plus quand il s’agit d’un Africain. C’est donc sans grande surprise que la curiosité du public engendre une foule conséquente. La majeure partie de la population locale souhaite voir, pour la première fois, une peau foncée.

La foule est si dense qu’elle parvient à enfoncer la porte de la résidence des jésuites. Plusieurs personnes sont blessées lors de l’événement. La nouvelle remonte jusqu’à Oda Nobunaga, le premier grand unificateur du Japon qui règne sur Kyoto. Celui-ci souhaite vérifier la couleur de cet homme noir et lui demande expressément de se déshabiller jusqu’à la ceinture. Il faut dire que le choc était de taille pour le stratège militaire japonais : ne connaissant pas les différentes pigmentations de la peau, il lui demande même de se laver plusieurs fois devant lui. À son grand étonnement, la peau restait noire.

Peut-être dans le but de séduire Oda Nobunaga, Alessandro Valignano décide d’offrir son esclave africain comme tribu. Le chef militaire japonais raconte plus tard dans ses mémoires que l’esclave devait avoir entre 26 et 27 ans. Son corps était noir « comme celui d’un bœuf », mais également « solide » et « avait de la présence ». Surtout, « sa force était supérieure à celle de dix hommes réunis ».

Oda Nobunaga
Oda Nobunaga

C’est à l’occasion de sa rencontre avec Oda Nobunaga que le nom de Yasuke lui est officiellement donné. L’extravagance de Nobunaga (qui collectionne les objets d’Occident, qui porte parfois des tenues européennes) est assurément la clé de voûte de cette rencontre entre deux continents, entre deux cultures. Il va sans dire qu’il n’était pas dans les mœurs japonaises d’accueillir à bras ouverts un esclave étranger.

C’est pourtant ce qu’il fera dès 1581. L’homme africain intègre ainsi sa garde rapprochée et se fait progressivement élever au rang de samouraï. C’est le premier étranger à accéder à ce rang prestigieux. Selon des archives du clan Maeda, Oda lui aurait confié un court katana de cérémonie ainsi qu’une petite habitation. Il a ainsi le droit de porter deux sabres, mais également la lance personnelle du seigneur de guerre. C’est un privilège exceptionnel pour l’époque. Seuls les guerriers traditionnels japonais avaient le droit de porter ces deux sabres en même temps.

On ne sait pas si le nom de Yasuke est une japonisation de son appellation d’origine, ou s’il est simplement emprunté. Il est établi que Yasuke était un prénom très courant à l’époque.

Les Japonais, entre fascination et rejet de l'inconnu

Yasuke n’était certes pas le premier Africain à fouler les terres japonaises, mais c’était la première « peau foncée » que les habitants de Kyoto voyaient de leur vie. Il y avait donc, là encore, une certaine fascination, curiosité qui frappait n’importe quel résident. Il faut préciser que le Japon considère le blanc comme la couleur de la pureté, et que de nombreux symboles culturels comme les geishas font l’éloge de la pâleur. Yasuke sera rapidement surnommé « Kuro-san », ce que l’on peut traduire par « Monsieur Noir ».

La taille de l’esclave et du futur samouraï noir était aussi sujette à la fascination des résidents. Certains historiens évoquent une taille de 1,80 m. Selon Matsudaira Ietada, un contemporain, l’homme mesurait six shaku et deux sun, ce qui correspond à 1,88 m ! À titre de comparaison, les hommes japonais mesuraient en moyenne 1,57 m à l’époque, selon les estimations. Il y avait de ce fait une réelle différence entre des guerriers relativement petits et cet immense étranger.

Malgré la consécration offerte par Oda Nobunaga, qui régnait et qui était respecté de ses contemporains, il est admis que beaucoup de Japonais voyaient toujours Yasuke d’un mauvais œil. Cela est d’autant plus surprenant que l’homme a été rapidement intégré d’un point de vue militaire. Ce rang de samouraï aurait dû suffire à l’auréoler de respect. Pourtant, les contemporains le considéraient toujours comme un sous-homme, selon le spécialiste Smaïl Kanouté.

une samourai finale

Son ascension bascule définitivement lorsque Oda Nobunaga est attaqué puis défait en 1582. Le grand conquérant n’aura d’autre choix que de pratiquer le seppuku (suicide rituel nippon) et laisser Yasuke aux mains de l’ennemi. Il est dit que Yasuke était dans le temple avec Nobunaga lorsque ce dernier a exécuté le suicide rituel. Selon la tradition, le premier samouraï étranger aurait pris sa tête pour la sauver de l’ennemi. Cela dans le but d’enlever un symbole de légitimité pour Akechi Mitsuhide, l’ennemi. Peu de temps après la mort de Nobunaga, Yasuke rejoint Oda Nobutada, le fils de son ancien maitre. Yasuke se bat contre Akechi le 21 juin 1582. Nobutada est défait et doit exécuter le seppuku, comme son père.

Akechi Mitsuhide, qui a remporté la bataille, doit désormais décider de son sort. Il est dit qu’il se serait montré beaucoup moins compatissant et accueillant que Nobunaga. Dans les faits, il aurait déclaré qu’il n’était rien de plus qu’une « bête », qu’un étranger qui ne pouvait pas être japonais. Il va même jusqu’à dire qu’il ne mérite même pas de se faire exécuter.

Une vie romanesque bercée de mystères

Il n’y a aucune trace vérifiable de la vie de Yasuke après 1580 : si l’on sait qu’il s’agissait d’un samouraï noir au service de Oda Nobunaga, il est l’objet de nombreux fantasmes de la part de plusieurs créateurs de contenu. C’est ainsi que l’auteur Kurusu Yoshio a publié un livre pour enfants sur le samouraï en 1968, Kuro-suke. Il est également l’un des quelques personnages jouables du jeu vidéo Nioh (2017). Chadwick Boseman (Black Panther) devait aussi incarner, en 2019, le rôle de Yasuke dans un film biographique basé sur l’histoire du guerrier.

Netflix propose même un anime qui revisite l’histoire de Yasuke. Elle combine des éléments historiques avec des composants fantastiques. On découvre alors le samouraï sous un autre aspect, dans un monde fantaisiste où se mêlent des robots géants, des bêtes magiques et des séquences de combat impliquant des pouvoirs surnaturels. L’une des scènes d’introduction de l’anime illustre la première rencontre entre Nobunaga et Yasuke. Ce fameux épisode où le chef de guerre japonais suspecte une coloration artificielle de la peau…