💰 Pourquoi et comment le Japon est endetté ?

Des billets de banque japonais posés sur une table

Le Japon en tant que pays n’est pas endettĂ©. Il est mĂŞme l’une des nations les plus crĂ©ancières du monde (avec la Chine et l’Allemagne). NĂ©anmoins, le gouvernement japonais a constamment empruntĂ© beaucoup d’argent Ă  sa propre population, qu’il dĂ©pense en son nom afin de maintenir la demande globale Ă  un niveau suffisamment Ă©levĂ© pour Ă©viter le chĂ´mage et la dĂ©flation monĂ©taire.

La curiositĂ© du Japon est que ses habitants ne gĂ©nèrent pas suffisamment de demande de leur propre chef et ont donc besoin que leur gouvernement le fasse Ă  leur place (ils Ă©pargnent trop et ont donc besoin que leur gouvernement leur « emprunte » de l’argent en leur nom et dĂ©pense les recettes en leur nom). En rĂ©alitĂ©, le Japon emprunte au Japon (et le Japon prĂŞte au Japon). Il n’en rĂ©sulte aucune dette nette au niveau de l’Ă©conomie globale.

En mĂŞme temps, une longue histoire d’excĂ©dents de la balance des paiements signifie que le Japon en tant que pays dĂ©tient beaucoup d’actifs Ă  l’Ă©tranger et que d’autres pays lui doivent beaucoup d’argent, ce qui en fait une nation crĂ©ancière nette très importante. Par consĂ©quent, le Japon se trouve dans la position Ă©trange d’ĂŞtre l’un des plus grands crĂ©anciers du monde en tant que pays, alors que sa dette publique en pourcentage du PIB est l’une des plus Ă©levĂ©es du monde (si ce n’est la plus Ă©levĂ©e).

Pourquoi la dette publique japonaise est aussi importante ?

Graphique de la dette publique japonaise par Monaneko (Crédits : Wikimédia)
Graphique de la dette publique japonaise par Monaneko (Crédits : Wikimédia)

À la date de septembre 2022, la dette publique japonaise est estimée à environ 9,2 trillions de dollars américains (1,28 quadrillion de yens), soit 266 % du PIB, et est la plus élevée de tous les pays développés. La Banque du Japon détient 43,3 % de cette dette. Le graphique ci-dessus illustre bien la nature de la dette : en bleu foncé sont représentés les emprunts, en bleu clair les emprunts temporaires, et surtout en rouge violet sont représentés les emprunts domestiques.

En 1991, la dĂ©bâcle de la bulle spĂ©culative au Japon a entraĂ®nĂ© une longue pĂ©riode de stagnation Ă©conomique, dĂ©crite comme la « dĂ©cennie perdue ». Le PIB a chutĂ© de manière significative en valeur rĂ©elle tout au long des annĂ©es 1990. Pour y remĂ©dier, la Banque du Japon a entrepris, au dĂ©but des annĂ©es 2000, d’encourager la croissance Ă©conomique par une politique non traditionnelle d’assouplissement quantitatif. La dette publique japonaise dĂ©passait en 2013 un quadrillion de yens (10,46 trillions de dollars amĂ©ricains), soit environ deux fois le produit intĂ©rieur brut annuel du pays Ă  l’Ă©poque, et dĂ©jĂ  le plus grand ratio d’endettement de toutes les nations.

Elle a continué à augmenter en raison de plusieurs difficultés : la grande récession de 2008, le tremblement de terre et le tsunami de Tōhoku, la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011 et la pandémie de COVID-19 entre janvier 2020 et octobre 2021.

Dans le courant du mois d’aoĂ»t 2011, l’agence de notation Moody’s a abaissĂ© d’un cran la note de la dette souveraine Ă  long terme du Japon, la faisant passer de Aa2 Ă  Aa3. Cette dĂ©cision s’explique par l’ampleur du dĂ©ficit et du niveau d’endettement du pays. Les dĂ©ficits budgĂ©taires et la dette publique importants depuis la rĂ©cession mondiale de 2008-2009 et le tremblement de terre et le tsunami de Tohoku en mars 2011 ont contribuĂ© Ă  la dĂ©gradation de la note.

L’Ă©ditorial de l’Annuaire de l’Organisation de coopĂ©ration et de dĂ©veloppement Ă©conomiques (OCDE) a dĂ©clarĂ© en 2012 que la « dette du Japon a dĂ©passĂ© 200 % du PIB, en partie en raison du tragique tremblement de terre et des efforts de reconstruction qui y sont liĂ©s ». L’ancien Premier ministre Naoto Kan a qualifiĂ© la situation d' »urgente » en raison du gonflement de la dette.

Tentative de résolution

Dans le but de combler l’Ă©cart budgĂ©taire japonais et la dette nationale croissante, la Diète nationale japonaise, Ă  l’instigation du Premier ministre Yoshihiko Noda du Parti dĂ©mocratique du Japon (DPJ), a adoptĂ© en juin 2012 un projet de loi visant Ă  doubler la taxe nationale sur la consommation pour la porter Ă  10 %. Cela a fait passer la taxe Ă  8 % en avril 2014. La majoration de la taxe de 10 % initialement prĂ©vue, qui devait ĂŞtre mise en Ĺ“uvre en octobre 2015, a Ă©tĂ© reportĂ©e au moins jusqu’en octobre 2019.

La dernière augmentation Ă  10 % a Ă©tĂ© mise en Ĺ“uvre le 1er octobre 2019. Ce relèvement avait pour objectif de stopper la croissance de la dette publique en 2015, mĂŞme si la rĂ©duction de la dette nĂ©cessitait d’autres mesures. Par la suite, le DPJ a perdu le contrĂ´le de la Diète fin 2012, et le successeur de Noda, Shinzo Abe, du Parti libĂ©ral dĂ©mocrate, a mis en Ĺ“uvre le programme « Abenomics ».

Shinzo Abe
Shinzo Abe

Cet ensemble de politiques prĂ©voyait 10 300 milliards de yens supplĂ©mentaires de dĂ©penses de relance Ă©conomique afin d’Ă©quilibrer l’impact nĂ©gatif de l’augmentation de la taxe sur la consommation sur la croissance Ă©conomique.

Le programme Abenomics a conduit Ă  une rapide revalorisation du marchĂ© boursier japonais au dĂ©but de 2013 sans avoir d’impact significatif sur les rendements des obligations d’État japonaises. On observe toutefois une lĂ©gère hausse des taux Ă  terme Ă  10 ans. Quelque 70% des obligations d’État japonaises sont achetĂ©es par la Banque du Japon, et une grande partie du reste est achetĂ©e par des banques et des fonds fiduciaires japonais. Cela permet en grande partie d’isoler les prix et les rendements de ces obligations des effets du marchĂ© obligataire mondial et de rĂ©duire leur sensibilitĂ© aux changements de notation de crĂ©dit.

Jusqu'Ă  quel point peut-on aller ?

En raison de la montagne croissante de dettes, mĂŞme avec des taux d’intĂ©rĂŞt très bas, le montant que le gouvernement japonais consacre aux remboursements constitue sa deuxième ligne budgĂ©taire.

La seule façon d’Ă©viter d’aggraver la situation est de rĂ©duire les dĂ©ficits budgĂ©taires en augmentant les impĂ´ts ou en rĂ©duisant les dĂ©penses publiques, mais cela risque de freiner la croissance de l’Ă©conomie japonaise, dĂ©jĂ  touchĂ©e par la rĂ©cession.

Une solution radicale consisterait Ă  annuler la dette dĂ©tenue par la Banque du Japon, ce qui serait un « tour de passe-passe comptable » sans consĂ©quence sur l’Ă©conomie rĂ©elle, a dĂ©clarĂ© FrĂ©dĂ©ric Burguiere, Ă©conomiste spĂ©cialiste de l’Asie.

Billets de monnaie japonais

Le projet du Premier ministre japonais Fumio Kishida de rĂ©former l’Ă©conomie japonaise par une « nouvelle forme de capitalisme » est un autre essai de revitalisation. Cependant, la pression des autres pays a attĂ©nuĂ© sa politique de redistribution et la rĂ©action des investisseurs a mis en veilleuse le dĂ©bat sur l’impĂ´t sur les plus-values.

Le succès Ă©crasant de la Chambre haute semble avoir donnĂ© au Premier ministre le capital politique nĂ©cessaire pour que les « trois annĂ©es dorĂ©es » (2023, 2024, 2025) relancent l’Ă©conomie japonaise. Mais tout cela ne sera qu’une illusion sans une discussion sĂ©rieuse sur le caractère abordable de la dette et un objectif rĂ©solu de santĂ© fiscale.

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