Croix gammée au Japon, ou le manque de connaissances de l’Occident

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Beaucoup de visiteurs curieux s’étonnent et se scandalisent d’apercevoir des « croix gammées » au Japon. Le symbole aujourd’hui tabou en Occident est en fait un svastika utilisé pour désigner les temples bouddhistes. Il n’a donc rien à voir avec le symbole nazi qui a terrorisé la fin de la première moitié du XXe siècle.

Un symbole ancestral

Il existe des svastikas dans des dizaines de régions du monde. C’est l’un des symboles les plus anciens de l’humanité. On le retrouve sous plusieurs formes dans la majorité des civilisations planétaires. À chaque fois, la signification est légèrement différente. Les graphies sont plus ou moins en accord avec les standards esthétiques de l’époque. Le Japon ne fait pas exception. On parle de svastika lévogyre (卍) pour marquer les temples bouddhistes sur les plans de la ville nipponne. Il pointe vers la gauche, l’inverse de la croix gammée.

Plus précisément, il s’agit d’un manji bouddhiste. Le symbole que l’on désigne plus communément comme un svastika représente l’amour et la compassion. Le processus est figuré par une rotation. Tout le contraire de notre connotation péjorative associée à ces symboles en Occident. Au pays du soleil levant, on le manipule parfois pour noter le nombre 10 000.

Il a également été emprunté pour son esthétique singulière et équilibrée. Plusieurs clans du Moyen Âge l’ont employé en tant que blason familial. Plus récemment, des mangas comme One Piece ou Tokyo Revengers l’ont incorporé à leur récit. C’est un signe traditionnel auquel de multiples Japonais sont attachés.

On trouve aussi le manji dextrogyre, qui pointe vers la droite. Il y a donc le même sens que la croix gammée utilisée par les nazis. La principale différence est son orientation : le manji bouddhiste est vertical alors que le symbole retenu par Adolf Hitler est bien souvent incliné à 45°. Quoi qu’il en soit, au Japon, il incarne l’intelligence et la vivacité d’esprit.

Rappelons que le Japon n’est pas le seul État du monde à encore employer le svastika comme un emblème religieux. En fait, on le retrouve dans la plupart des pays hindouistes. La Chine, le Tibet ou l’Inde proposent d’innombrables représentations de ce symbole dans des temples, autels ou gravures.

Un Japon hésitant

De fréquentes controverses ont explosé ces dernières années par rapport à cette fameuse « croix gammée au Japon ». Le nombre de voyageurs occidentaux n’a cessé de croître jusqu’à 2019. Le Japon est en pleine hésitation entre l’ouverture au monde et le respect des traditions. En effet, la carence de savoir de centaines de touristes remet inlassablement sur le devant de la scène la polémique autour du svastika.

L’expert en communication à l’université Hokkaïdo Bynkuo, Makoto Watanabe, rappelle qu’il ne faut pas cautionner « le manque de connaissances des Occidentaux sur le pays qu’ils visitent ». Plutôt que de sobrement se conformer sur un historique occidental, pourquoi ne pas simplement faire preuve de curiosité ? Pourquoi le Japon recourrait à la croix gammée nazie ? Qui plus est, sur un temple bouddhiste.

Les offices du tourisme japonais ont choisi d’abandonner ces symboles ancestraux pour éviter toute polémique. Les hôtels de l’archipel distribueront des versions édulcorées des plans de Tokyo, Osaka et Kyoto. La refonte visuelle passe par la suppression totale du svastika. Selon un sondage mené auprès d’un millier de vacanciers de 92 pays différents, ce serait la meilleure décision à adopter. Au moins 5 logos supplémentaires viendront prendre le pas. Ils respecteront les normes visuelles internationales (représentation graphique des bureaux de poste, des hôpitaux, etc.)

Un grand nettoyage graphique qui ne concerne que les plans imprimés pour les touristes extérieurs. Les équivalents en japonais conservent leur manji. Toutefois, cette polémique passe mal chez de nombreux Japonais. Est-ce correct d’effacer un morceau d’histoire collective et une conception symbolique religieuse pour complaire à des visiteurs étrangers ?

Le bonze japonais Kenjitsu Nakagaki a trouvé une formule que nous jugeons très pertinente : La swastika bouddhiste et la Croix de Hitler. Sauver un symbole de paix des forces de la haine. Dans son ouvrage, il revient sur les racines orientales de l’icône, retraçant son utilisation dans l’hindouisme, le bouddhisme, mais aussi dans le christianisme, l’islam ou le judaïsme. Ce sont autant d’exemples qui sont évidemment antérieurs à l’appropriation du symbole par les nazis.

L'exemple du maillot de Kagoshima United

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Lorsque le Kagoshima United, un club de football de 3e division japonaise présente son nouveau maillot pour la saison 2021 – 2022, l’affaire explose chez certains médias occidentaux. La tunique était parsemée de manji sur fond bleu. Presque immédiatement, de nombreux sites Internet en carence de connaissances historiques se sont empressés de se scandaliser.

De son côté, l’équipementier de l’équipe Angua a tenu à rendre hommage à l’artisanat de la préfecture de Kagoshima. Il s’agissait d’un motif largement conçu depuis des dizaines d’années sur les kimonos locaux d’Oshima Tsumugi. Le président du club a dû réagir devant le tollé provoqué sur les réseaux sociaux. Il a ainsi confirmé ce que nous avons déjà : le symbole a une tout autre signification au Japon. Cette fameuse croix représente la sagesse, l’amour et la compassion.