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En cette période de changements dynastiques, difficile de ne pas prendre la plume afin d’éclairer certaines obscurités demeurant dans les discussions portant sur une culture si éloignée de la nôtre. Plusieurs articles ont déjà été rédigés sur l’ère Heisei, actuellement en cours, mais jamais vraiment en profondeur. C’est quelque chose que je souhaitais faire aujourd’hui, en vous présentant un dossier le plus complet possible, dressant un portrait large de cette période historique.

Les débuts

La naissance de l’ère Heisei se fait, comme beaucoup d’autres, dans la douleur. En effet, au Japon, chaque changement d’époque correspond à la mort d’un Empereur, dont la douleur est terriblement saisissable dans chacune des sources historiques que vous trouverez sur le sujet. Pour ce qui est de la période Heisei, nous pourrions même affirmer que deux figures emblématiques, deux véritables dieux s’éteignent.

Le premier, c’est bien évidemment l’Empereur Hirohito. Beaucoup d’entre vous le connaissent pour son rôle au premier plan durant la Seconde Guerre mondiale, et son non-jugement lors du Tribunal de Tokyo, calqué sur celui de Nuremberg, qui préférera condamner les généraux plutôt que le dirigeant officiel. Nous pourrions considérer qu’Hirohito est mort deux fois. Premièrement, c’est lors de son abdication sous la pression des Américains, l’Empereur étant obligé de répudier son statut quasi divin devant toute sa population. Si le choc entraîne un écho incroyablement fascinant à travers toutes les couches de la population nippone, Hirohito gardera une stature semblable à celle de Dieu jusqu’à sa fin. Il décède ainsi en janvier 1989, alors âgé de 87 ans, ce qui constituera le point d’orgue officiel d’une période japonaise aujourd’hui considérée militairement comme glorieuse, mais tumultueuse. En attirant l’attention des plus puissants dirigeants du monde, il a su placer le Japon comme pays développé, pouvant rivaliser sans problème avec l’Amérique.

L’autre Dieu tombé, demeurant moins connu aujourd’hui mais dont l’importance n’est que trop négligée, est Osamu Tezuka. Si ce nom ne vous dit rien, profitez des quelques lignes suivantes pour saisir toute l’importance que ce personnage a eue dans l’histoire contemporaine du Japon. Surnommé le “Dieu du Manga”, il décède d’un cancer de l’estomac à l’âge de 60 ans. Sa mort choque toute la nation, son état de santé ayant été largement caché à la population comme il est d’usage au Japon. Mais ce ne serait que réducteur de l’associer seulement au manga, tant sa place au sein de la communauté publique était capitale : acteur de télévision prolifique, omniprésent, il était également un médecin agrée aimé de tous.

Personne au Japon ne s’attendait à sa mort, qui aura des conséquences bien plus profondes que ce que l’on ne peut penser. Chaque Japonais pleurait à l’annonce de la mort de Tezuka en cette année 1989. A l’époque, chaque personne ayant moins de 50 ans avait grandi avec ses histoires et ses illustrations, que ce soit des adeptes des mangas ou non. Son œuvre la plus emblématique est “Tetsuwan Atomu”, plus connue en France sous le nom d’”Astro Boy”. Certains auteurs comme Frederik L. Schodt comparent l’impact de sa mort sur la société japonaise à celle de John Lennon en 1981…

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Osamu Tezuka en 1951

Finalement, en 1989, ces deux morts bouleversent le Japon et le contraignent à s’adapter, une nouvelle fois. Le pays du Soleil levant entre de force dans une nouvelle vie, une nouvelle ère bien plus médiatique : le manga et l’anime, deux domaines souvent jumeaux vont alors connaître les effets d’une dynamique sans précédent qui s’étend jusqu’à nos jours.

Le nouveau souffle

Comme nous venons de le voir, Tezuka a sans doute créé et maitrisé, pour la première fois, le modèle de mangas et d’animes modernes tel que nous le connaissons aujourd’hui. Il s’impose clairement comme le précurseur d’une faste philosophie de conception innovante à travers son génie. C’est lui qui a créé par exemple la structure des récits aujourd’hui épisodiques, les différentes catégories de visuels employés, le précurseur des émotions propres aux protagonistes des mangas, mais également les catégories de genre, comme le shojo (histoire de filles) ou encore mecha (histoire comportant des robots).

L’impact de Tezuka sur la société et la culture japonaise ne prend réellement tout son sens qu’à partir de sa mort. On ne peut mesurer le sensationnel impact qu’à travers les autres artistes japonais et anglophones découlant de son expérience. Américains particulièrement, qui vont étendre son travail à une toute nouvelle population, habituée depuis des décennies aux comics.

Les 30 années de l’ère Heisei peuvent se résumer en une tempête de technologies nouvelles et une diversification massive des communications à travers les médias. La somme de ces nouvelles arrivées sur le marché a ainsi donné naissance à ce nouveau visage technologique et digital du Japon.

Haruki Murakami, célèbre romancier toujours en lice pour devenir prix nobel de littérature, a raconté que durant son séjour en Amérique vers 1980, le Japon n’était que bien souvent réduit qu’au secteur de l’automobile. Ensuite, le visage de l’électronique et de la hausse de l’immobilier venait bientôt compléter ce portrait, biaisé, du Japon. Comme vous pouvez l’imaginer après la lecture de cette courte impression du romancier japonais, la culture japonaise était globalement très marginalisée une fois sortie des frontières nationales.

Avec l’éclosion de Tezuka, les historiens japonais et mondiaux considèrent désormais la fin des années 80 comme un âge d’or de l’anime et du manga. Bien plus qu’Astroboy ou Speed Racer, de vastes et historiques références voient le jour durant cette période. Nous pouvons citer “Akira” de Katsuhiro Otomo (l’adaptation anime est basée sur son propre manga datant de 1982), mais également l’apparition sur le marché du Studio Ghibli. C’est effectivement à cette époque que les films “Le tombeau des lucioles” et “Mon voisin Totoro”, deux énormes films cultes, ont été réalisés et projetés sur le grand écran.

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Tezuka, auteur d’Astro Boy, dans les années 50

Akira a été notamment une référence dans la conception pour toute l’industrie de l’anime et du manga. Que ce soit critiques universitaires, étudiants étrangers ou personnages de l’animation, tout le monde a été touché et influencé par l’artiste nippon. L’auditoire nord américain découvre ainsi une toute nouvelle forme d’animation innovante, principalement sous forme de projection dans les campus universitaires, tard le soir. Les “collégiens américains” (comprendre universitaires) étaient pour tout vous dire friands d’histoire du genre, qui s’inscrivaient sensiblement dans la veine des meilleurs films Disney.

Pourtant, “Akira”, caractérisé par sa violence bien pensée, son chara-design léché et son univers apocalyptique a fasciné toute une génération émergente dans le monde du travail.

Pour ce qui est de “La Tombe des Lucioles” dont le long métrage sort en 1988, l’impact se mesure immédiatement. Si le film “Mon voisin Totoro” s’inscrit de suite comme la nouvelle référence pour les parents cherchant à bercer de rêves leurs enfants, tout en stimulant leur imagination, “Le tombeau des lucioles” est tout autre. Plus sombre de par son contexte de Seconde Guerre mondiale, il narre l’histoire de deux orphelins, frères et sœurs dans le Japon impérial. Derniers jours chaotiques, durs, cruels mettent en exergue l’atmosphère étouffante du plus gros conflit armé et meurtrier de l’Histoire. Bien plus profond qu’un simple divertissement, c’est une expérience didactique pour le spectateur, qui attira l’œil aiguisé de nombreux historiens. Pour information, il est aujourd’hui considéré comme un des plus grands films de guerre jamais réalisé, d’après l’éminent critique américain Roger Ebert.

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La Tombe des Lucioles

Tous ces chefs-d’œuvre pourtant consacrés à l’heure où je rédige ces lignes n’ont été ni vus ni adoptés hors du Japon avant les années 1990. Il faudra attendre les conséquences de la large reconnaissance critique et académique américaine – croissante qui plus est – pour voir la situation évoluer. Dans le même esprit, les animes et mangas ne feront que peu de vagues à l’étranger avant les arrivées de Dragon Ball d’Akira Toriyama au début des années 90s et Pokemon de Satoshi Tajiri et Ken Sugimori… Ces deux franchises, aujourd’hui ultra-populaires, restent les fers de lance qui ont servi à propulser la culture manga à travers les cultures occidentales.

Pourquoi un tel succès sur ces deux univers ?

Leur raz-de-marée incroyable ne dépend pas uniquement de la publicité massive ou des promotions répétées à longueur de journée sur nos chaines de télévisions. Il faut avouer que leur succès dépend principalement et logiquement de la demande des fans, qui se montraient de plus en plus friands de ce type de contenus. Les technologies mondiales émergentes ont aussi aidé à magnifier le résultat et en faire un succès planétaire.

Sur les marchés d’outre-mer de la fin du 20e siècle, les mangas destinés aux jeunes lecteurs se sont révélés être le pari le plus sûr pour les producteurs nippons. L’anime Pokemon s’est incroyablement bien vendu aux États-Unis, dans le cadre d’un contrat de distribution avec des magasins Toys R Us. C’est le premier manga à avoir vendu plus d’un million d’exemplaires en Amérique.

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Pokemon

Mais à l’aube des années 90, difficile ne pas évoquer la bulle économique japonaise qui s’effondre, et entraîne une crise financière à travers toute l’Asie. L’industrie du manga et de l’animation japonaise commençait pourtant à se faire une place à travers le monde. Mais aux quatre coins du globe, la demande entraîne une énorme croissance du secteur. Un exemple presque comique est d’ailleurs l’histoire de la diffusion internationale de « Dragon Ball », la première série à succès de mangas à être officiellement autorisée à l’extérieur du Japon. Pour ce faire, deux professionnelles de l’édition étaient constamment dans deux villes lointaines, Tokyo et New-York, et on retrouvait sur chaque bureau des piles de télécopies épaisses de plusieurs centimètres ! C’est dire l’étendue et le sérieux de la communication portant sur le succès du manga.

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Aujourd’hui, nous connaissons tous Dragon Ball, quel que soit notre âge ou notre langue. Cette franchise devenue fortement médiatique englobe désormais des jeux de cartes, des jeux-vidéos, des objets de collection, des parc à attractions, des films… C’est l’une des séries de mangas les plus vendues de l’histoire (juste derrière One Piece). Goku, le protagoniste de l’histoire, est une des personnes les plus cosplayées au monde lors des conventions se tenant dans le monde entier.

Cependant, Goku a rapidement été supplanté par une autre figure de l’anime désormais emblématique de l’ère Heisei. Pikachu, le petit monstre jaune vif ressemblant à un rongeur de « Pokemon », dont la queue éclair est presque aussi hérissée que les cheveux de Goku, est par exemple la figure qui plane chaque année aux côtés de Spiderman sur la Sixième Avenue de Manhattan dans le cadre du défilé de Macy’s Thanksgiving Day, dans New York. Plus connu, plus emblématique encore que Son Goku, Pikachu est universel. Loin de se limiter au domaine du manga, le célèbre pokémon touche le monde entier, dans un impact sensationnel proche de ce que les meilleurs super-héros américains induisent sur nos cultures occidentales.

Pokemon a donc été lancé au Japon en 1996 et déployé dans le monde entier au cours des deux années suivantes. Contrairement à Dragon Ball, il s’agissait à l’origine d’un jeu plutôt que d’un manga, bien que son concept de base – une aventure basée sur une obsession de la vie réelle au Japon (collectionner des insectes) – , consistait à produire des épisodes de séries sans fin, comportant de multiples personnages. Créé à l’origine par Satoshi Tajiri, le jeu et son récit contagieux ont immédiatement séduit les enfants japonais, puis ceux du monde.

«  Nous savions tout de suite que Pokemon se vendrait dans le monde entier », explique Masakazu Kubo, directeur du département Business Media International de Shogakukan. « Les enfants japonais sont les enfants consommateurs les plus exigeants de la planète. S’ils aiment quelque chose, les autres enfants l’aimeront aussi.” Si aujourd’hui, nous ne pouvons que tirer notre chapeau suite à cette déclaration pour le moins véridique, difficile d’imaginer un éditeur avec autant de confiance à l’époque. Il faut rappeler que ce succès est quasiment inédit, jamais le Japon n’avait eu une influence artistique et culturelle aussi importante sur une autre société, du moins occidentale. Jusqu’alors, le Japon post Seconde Guerre mondiale était davantage soumis aux désirs de l’Amérique, contrôlant en grande partie son territoire et véritable maitresse de son économie. Je qualifierai de réelle émancipation cette nouvelle ère s’inscrivant sous le signe du manga.

Aujourd’hui, l’ambition est de mise

Pour résumer, le cocktail proposé par Pokemon a immédiatement trouvé son public : le récit et le design de la série sont tout deux basés sur une simplicité séduisante, et permettent le renouvellement à chaque épisode ou arc de la trame principale. Le chara-design, c’est-à-dire l’apparence utilisée à travers la patte artistique, est soignée et colorée, dépassant les frontières, et le langage utilisé par les Pokemon est universel. Les petites créatures ne parlent pas en japonais, ni en anglais, mais simplement en se contentant de rugir leur nom de différentes manières, compréhensibles pour leur dresseur.

De plus, la stratégie utilisée par la compagnie, consistant en un « cross-media » c’est-à-dire un mélange des différentes plate-formes disponibles (jeux de cartes, anime, manga, jouets, jeux-vidéos) est une première dans l’industrie mondiale. Même Disney n’avait pas su le faire jusqu’alors.

Dans les faits, les premiers mois, voire années de distribution à l’étranger n’étaient pas si lucratifs que cela. En effet, si le succès était planétaire et que Pokemon se diffusait dans plus de 40 pays, il faut savoir que les distributeurs prenaient une marge colossale. Les producteurs japonais ne savaient pas encore bien faire des affaires, comme c’était le cas en occident.

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Tuttle-Mori à gauche avec Montse Samon de Planeta. En novembre 1991, ce duo signa le premier contrat majeur de licence pour le manga Dragon Ball, sur le marché espagnol

En bref, Pokemon et Dragon Ball sont alors les premiers piliers de l’anime et du manga. Aujourd’hui encore, les deux restent dominants sur la scène, à l’image du phénomène Pokemon Go, l’application de jeu sur mobile qui a radicalement changé le paysage de la réalité augmentée, et l’a proposé au grand public. Les productions télévisées continuent également, avec un long métrage prévu pour l’année prochaine pour Pokemon, et nous avons vu débarquer sur grand écran le film Dragon Ball Super : Broly. Les deux franchises sont les véritables emblèmes de l’ère Heisei, soit le passage du Japon d’un statut de fabriquant physique à une véritable source de culture pop mondiale.

Dans tous les cas, l’ère Heisei s’achèvera en avril prochain, avec l’abdication d’Akihito, fils de Hirohito. Cet intellectuel passionné par la culture, la science, la civilité et les grandes idées normant la société contemporaine a décidé de passer le flambeau. Prendre sa retraite avant son décès, c’est également une première dans l’histoire du Japon, pays qui a notamment dû voter une loi en urgence pour permettre constitutionnellement une telle décision. Grâce aux médias, à la diversité et à la nostalgie, les peuples du monde entier ont fini par aimer la culture japonaise au travers de ses icônes les plus emblématiques et si imaginaires : Goku, Pikachu et Astro Boy.

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