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Si l’année 2019 marque le moment d’une transition inédite dans l’histoire de la dynastie impériale du Japon contemporain, il ne faut pas sous-estimer l’importance du règne de l’Akihito. Nous vous proposons aujourd’hui de revenir en détail sur ses multiples années à la tête du Japon depuis 89, et de voir en quoi il a poussé le Japon à la modernisation.

Une enfance compliquée

Moderniser la monarchie. Nous pourrions presque résumer grossièrement la dernière ère en date du Japon de cette façon. Globalement, le couple impérial s’est rapproché de sa population, tout en renforçant le soutien populaire vis-à-vis de sa dynastie, qui n’est plus gouvernante. Akihito, c’est cet homme qui a innové dans tous les domaines, qui a multiplié les appels à la paix, et qui a regretté à maintes reprises le rôle joué par le Japon pendant la Seconde Guerre mondiale.

Il faut bien comprendre que sa position d’héritier n’a jamais été facile. Il est né en 1933, au moment où le Japon entreprenait alors son mouvement militariste à travers toute l’Asie. Quand la guerre s’acheva, il n’avait que 11 ans. Il a donc vécu consciemment toute la période de transition, mais également le déclin soudain du rôle de l’empereur, passant de chef absolu à une figure symbolique en retrait. Ce n’est qu’en 1989 qu’il va hériter du trône du chrysanthème, et qu’il devient alors le 125e empereur du Japon.

Contrastant fortement avec son père, Hirohito, son approche a parfois dérangé ceux qui considèrent l’empereur comme un prêtre divin, voué à inspirer le respect et la crainte. Mais cette attitude différente lui a également valu un énorme respect et une popularité considérable, et croissante, dans l’opinion publique.

Le gouvernement de Hirohito, son père, a été caractérisé par un expansionnisme agressif de la part du Japon à travers toute l’Asie. C’est pour cette raison que le Japon était complètement dévasté par la guerre, par la suite, et qu’une transition brutale a été enclenchée de force par les Américains après la signature de l’armistice. Le Japon s’est alors lentement dirigé vers un pacifisme institutionnalisé, en rédigeant une constitution sur-mesure, dictée par la plume des forces d’occupation occidentale. Cela a été vécu par la société japonaise comme un véritable traumatisme, tant ils étaient relégués à une posture inférieure aux Américains. Si ces derniers ont toujours souhaité, officiellement du moins, placer les Japonais comme des citoyens égaux et démocratiques, il a fallu plusieurs dizaines d’années avant d’arriver à un pays totalement fonctionnel qui produisait des résultats. Peu à peu, l’attention américaine a décliné, et plus précisément s’est détournée car les voisins coréens amorçaient une terrible guerre. Par la suite, les Américains se sont embarqués dans la guerre du Vietnam, qui ruinera définitivement toute leur estime en Asie. Le Japon a su profiter de ces conflits régionaux, servant de base militaire, de ravitaillement, et surtout de fournisseurs d’armes, de véhicules ou de vivres pour les Américains. Tout cela profitait à l’économie japonaise, qui a notamment pu s’appuyer dessus afin de se moderniser et progresser dans tous les domaines.

C’est donc tout naturellement qu’Akihito embrassait son nouveau rôle, en 1989, lorsque son père est décédé. La constitution exigeait la primogéniture masculine, et il a repris le flambeau institutionnel, sans vouloir recouvrir les forces que les empereurs japonais d’un siècle auparavant avaient. Mais il s’est aussi attelé à imprégner une marque personnelle, quitte à se détacher des précédents empereurs qui se tenaient à l’écart des gens ordinaires.

Une figure détachée de ses prédécesseurs

Oui, Hirohito, c’est aussi cette petite touche moderne. Un des exemples les plus vibrants fut peut-être son mariage avec une roturière, Michiko Shoda, fille d’un mania de la farine. Cela en fait le premier héritier impérial à épouser une roturière. Ce cas de figure s’est depuis réalisé plusieurs fois, et on comprend bien que Hirohito a ouvert la voie d’une magnifique façon. Ils se sont rencontrés dans un tournoi de tennis, se sont mariés en 1959, et leur union alimentait une frénésie médiatique hors normes. La décision du prince héritier d’adopter un mariage arrangé traditionnel et de se marier par amour était alors perçue comme une puissante affirmation d’un Japon plus démocratique. Les conservateurs n’étaient évidemment pas de cet avis, et tout cela entretenu pendant des mois un débat vif qui a remué la société japonaise. Loin de se limiter à ce seul point, le jeune couple, qui n’était alors pas sur le trône, a également très vite choisi de vivre avec leurs enfants, plutôt que de les donner à des nourrices, comme il était alors de coutume.

En plus de l’opinion publique, c’est tout l’intérieur du palais qui a été alimenté par certaines critiques sur leurs nouvelles manières. Michiko était par exemple assez mal perçue durant les premières années du mariage. Lorsqu’elle a donné naissance au prince héritier Naruhito en 1960, elle a eu un court répit, avant de faire une fausse couche trois ans plus tard. Le tout était bien évidemment sous le feu des médias, ce qui l’a profondément affecté et l’a forcé à se retirer pendant un certain temps. Son deuxième fils, le prince Akishino, et lui né en 1965, ce qui en fait le deuxième dans l’ordre de succession au trône du chrysanthème, derrière son frère aîné le prince héritier Naruhito. En bref, l’impératrice a une influence certaine sur le prince, au point que plusieurs partisans lui attribuent une touche moderne au foyer impérial. Par exemple, ce serait elle qui aurait montré à Akihito comment s’accroupir, ou encore s’agenouiller lorsqu’il rend visite à des victimes de catastrophes naturelles, ou à des personnes handicapées. Ce sont autant d’éléments qui sont présents lorsqu’on dresse un portrait de la personnalité de cette union impériale si unique.

Les aveux de regrets

Que ce soit l’impératrice ou l’empereur, les deux sont réputés pour leur présence constante aux côtés des survivants de catastrophes. Après le tremblement de terre et le tsunami tueur de 2011, qui entraîneront la fusion d’un réacteur à Fukushima, c’est Akihito qui a prononcé un discours télévisé sans précédent pour ramener le calme sur un archipel terrorisé. La population était alors totalement paniquée, et une telle allocution, chose inédite pour un empereur, a servi de fil conducteur à toute une nation. Deux mois plus tard, le couple était à Fukushima pour se recueillir, ignorant au passage le point de vue des conservateurs qui affirmaient que le premier devoir de l’empereur était d’offrir des prières, et non de rencontrer ses sujets. Toutes ces véritables démonstrations de compassion, couplées à une proximité relativement régulière, ont conduit le grand public à applaudir et à aimer de plus en plus leur empereur.

Il ne faut pas oublier que la figure de l’empereur est soumise à une interdiction de tout rôle politique. Tout cela est inscrit dans la constitution pacifiste du Japon, mais la popularité d’Akihito a été considérée par beaucoup comme une occasion, pour lui, d’exprimer ses idées ou ses opinions. À titre d’exemple, il avait notamment exprimé son opposition au nationalisme en expliquant avoir “de profonds remords” sur la question des actions du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale. La presse s’était alors demandée si ce n’était pas une réprimande du Premier ministre, très clairement nationaliste, Shinzo Abe.

Mais Akihito s’est aussi engagé sur des sujets encore plus douloureux, comme la Chine. En 1992, il y fait un voyage historique et déclare même que le Japon avait infligé “de grandes souffrances à la population chinoise”. En expliquant qu’il les déplore profondément, il a réalisé un pas immense dans le devoir de mémoire qui doit prendre place entre les deux pays. Mais il ne s’est jamais risqué, en revanche, à reconnaître le massacre de Nankin, qui a eu lieu à partir de décembre 1937. Théâtre funeste de l’impérialisme japonais, il a duré pendant six semaines, et des centaines de milliers de civils et de soldats désarmés ont été assassinés, et entre 20 000 et 80 000 femmes et enfants ont été violés par les soldats de l’armée impériale japonaise.

En ce qui concerne l’autre pôle de la région asiatique, la Corée, que le Japon avait très sérieusement colonisé et brutalisé au XXe siècle, il a également exprimé ses plus profonds regrets pour les souffrances des Coréens. À l’inverse de la Chine, il n’a jamais visité la Corée du Sud, pourtant marquée par une domination brutale du Japon de 1910 à 1945. Aujourd’hui, le débat autour des “femmes de réconfort” – comprendre les femmes qui ont servi d’esclaves sexuelles au soldat japonais durant la guerre – est toujours source de beaucoup de tensions entre les deux pays. Les ambassades se livrent de véritables guerres politiques et aucune issue n’est, pour le moment, envisagée. Et puisque nous parlons de l’Akihito, il s’était risqué à expliquer qu’il y avait certainement du sang coréen dans sa famille, et nous parlons bien de la famille dynastique impériale. Il y a relativement peu de temps, une telle déclaration aurait été impensable pour un Japon qui attachait alors une grande importance à la pureté supposée de la monarchie japonaise.

Enfin, la dernière innovation de l’Akihito est certainement sa manière de ponctuer son règne. Jusqu’alors, il fallait que l’empereur décède afin que le suivant prenne le trône. Mais en 2016, Akihito a réalisé un appel télévisé exceptionnel afin de demander au public de le laisser abdiquer. Là encore, la relation était avec les Japonais directement, symbole on ne peut plus parlant de son lien fort avec ses sujets. Tout cela ensuite incitait le parlement et le gouvernement à faire une exception à la loi en vigueur, qui obligeait donc les empereurs à servir jusqu’à la mort. Après plusieurs pirouettes dynastiques, Naruhito pourra donc le remplacer ce 1er mai 2019. Lors de sa dernière déclaration, il a déclaré “espérer sincèrement la compréhension de son peuple“…

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